MARIA CATALINA
La belle-mère corse de Victor Hugo
Antoine-Dominique MONTI - Roch MULTEDO
"toi tu peux emplir ta tombe de résurrections...
tu dirais en mourant: vous me réveillerez en dix-neuf
cent vingt... vous me réveillerez en dix-neuf
quatre-vingts...".
LES TABLES PARLANTES,
Jersey, le 29 septembre 1854.
Au tout début du XIXe siècle, la Corse
désemparée n'est pas jugée capable d'une administration
régulière. Les deux départements, celui du Golo,
chef-lieu Bastia, et celui du Liamone, chef-lieu Ajaccio, subissent
en commun la dictature d'un envoyé extraordinaire du Premier
Consul.
En 1801, l'île est hors Constitution: préfets et chefs
militaires obéissent au conseiller d'Etat Miot investi de pouvoirs
sans limites.
A ce gouvernement succède un autre régime d'exception.
Le 12 janvier 1803, un arrêté règle les attributions
du général Morand, commandant la 23e région militaire,
et lui donne tous les pouvoirs juridictionnels (1).
(1) "Etude historique sur l'administration de la justice en Corse depuis les temps anciens jusqu'à nos jours", discours prononcé par M. le Premier Président CALMETES à l'audience solennelle d'inauguration du nouveau Palais de Justice de Bastia, le 12 mai 1858, 2e éd., Bastia, imp. Fabiani, 1859.
Avec Miot et Morand, c'est un régime de terreur
qui s'installe en Corse. Les deux hommes exécutent avec rigueur
les ordres du Premier Consul... et en rajoutent. La censure est instaurée.
Les tribunaux criminels sont supprimés. Une juridiction d'exception,
dont les Corses sont exclus, juge sans recours. Elle punit indifféremment
de la peine de mort les assassinats consommés et les crimes de
la pensée. Les troupes de ligne, les corps de gendarmerie et
les colonnes mobiles de gardes nationales parcourent le pays pour des
expéditions punitives, brûlent les maisons, pratiquent
les exécutions sommaires et emportent des otages. Si l'on ajoute,
en 1802, le spectre de la famine et, en 1804, celui de la peste que
peuvent introduire les bateaux venant de Livourne, sans compter les
brigandages, on a de la Corse de ce début de siècle un
sombre tableau qu'éclairent à peine des avantages fiscaux,
quelques plans de gros travaux et de vagues mesures d'amnistie.
Si Bonaparte avait exigé pour ses compatriotes une police sévère
et qui fut en réalité "abusive", comme il la
qualifiera lui même en 1809, c'est que les Corses n'étaient
pas définitivement acquis à la France et, moins encore,
au gouvernement consulaire. D'ailleurs, le parti anglais restait puissant.
Malgré le traité d'Amiens, la paix est fragile. L'escadre
anglaise surveille la Méditerranée et Nelson fait de longs
séjours à la Maddalena. C'est à partir de cet îlot,
situé au nord de la Sardaigne, que les émigrés
recrutent des Corses pour l'armée anglaise et font du renseignement
(2). La situation reste préoccupante pour le gouvernement français.
(2) Ersilio MICHEL: "Progetti di riconquista britannica dell'isola", in Archivio Storico di Corsica, VII-1, gennaio-marzo 1932.
Aussi, à la fin de 1802, une partie de la 20e demi-brigade, stationnée à Marseille, reçoit l'ordre de se préparer à renforcer la défense de la Corse et celle de l'île d'Elbe récemment annexée à la France. Le commandement du 1er bataillon est confié à Léopold-Joseph-Sigisbert Hugo, un homme qui s'était illustré à l'armée du Rhin et y avait gagné l'amitié du général Moreau ce qui, à l'époque, n'était pas une référence (3).
(3) Pour l'ensemble de cette étude nous avons beaucoup utilisé les Mémoires du général Hugo, 3 volumes, in 8°, Ladvocat éd., Blois 1823, et les Oeuvres complètes de Victor Hugo, magnifique édition chronologique en 20 volumes publiée sous la direction de Jean MASSIN par le Club Français du Livre. Sauf mention spéciale, les lettres citées sont tirées de ce dernier ouvrage qui nous a été complaisamment prêté par M. Jean-Baptiste Bellagamba.
Léopold Hugo débarque à Bastia le
18 janvier 1803. Il a 29 ans. Il est accompagné de ses trois
enfants: Abel, quatre ans, Eugène, deux ans, Victor, pas tout
à fait onze mois, et de leur gouvernante, Claudine.
Mme Hugo (née Sophie Trébuchet) n'est pas là.
Son mari l'avait envoyée à Paris auprès de Joseph
Bonaparte pour être disculpé d'une accusation calomnieuse.
Partie de Marseille le 28 novembre, elle rejoindra son mari onze mois
après.
Les longueurs et les difficultés du voyage, les visites nombreuses
aux personnages influents qui gravitaient autour du Premier Consul
ne suffisent pas à expliquer qu'une mère reste si longtemps
séparée de ses enfants.
Certes, nous savons que Sophie n'aimait pas faire les arrières
du front pour assurer le repos du guerrier. Le ménage avait
vécu heureux tant que Léopold eut la charge sédentaire
de rapporteur près le Conseil de Guerre de la 17e division
de Paris. Les nécessités de la guerre avaient mis fin
à une lune de miel de deux ans. Lorsque Léopold était
parti pour les champs de bataille de la Souabe, il avait installé
sa femme à Nancy, où il était né, pour
avoir la joie de la retrouver de temps en temps. Et Sophie, qui ne
s'y plaisait pas, qui ne s'entendait guère avec sa belle-mère
chez qui elle habitait, avait menacé de regagner Nantes, sa
ville natale, où elle espérait retrouver, selon sa propre
expression, "la tranquillité et peut-être le bonheur".
C'est probablement avec les mêmes raisons que, cette fois,
Sophie s'attarde à Paris. Mais, surtout, elle retrouve celui
à qui elle avait demandé d'être le parrain de
Victor: le général Victor-Claude-Alexandre Fanneau de
Lahorie (4).
(4) Victor-Marie Hugo devait ses prénoms à ceux qui auraient dû le porter sur les fonds baptismaux: le général Lahorie et la baronne Délélée. Le baptème n'eut pas lieu, ce qui provoqua des difficultés lors du mariage avec Adèle Foucher.
Pour Sophie, Lahorie a concrétisé son idéal politique et ses aspirations amoureuses. Elle aimait en lui l'homme de courage, d'énergie, de perfection et d'ambition, en même temps qu'elle l'approuvait d'avoir embrassé le parti de Moreau, le rival de Bonaparte soutenu par les royalistes. Il semble acquis que c'est au cours de ce séjour prolongé à Paris qu'elle devint l'amante du général si, toutefois, elle n'avait été jusque là que son admiratrice (5).
(5) Cf Louis GUIMBAUD: "La mère de Victor Hugo", lib. Plon, Paris 1930.
Quoiqu'il en soit, l'inclination réciproque qui
avait conduit Sophie Trébuchet (25 ans et demi), et Léopold
Hugo (24 ans) à unir leurs destinées par un mariage civil,
célébré à Paris le 15 novembre 1797, sera
brisée. Très tôt chez elle; plus tard chez lui.
Ils n'étaient pas faits l'un pour l'autre.
Léopold Hugo (6) c'est autre chose que ce "héros
au sourire si doux" immortalisé par un fils génial.
(6) Cf surtout Louis BARTHOU: "Le général Hugo", Hachette 1926.
C'est d'abord un être de chair compacte et de sang
bouillonnant avec, peut être, la "probité candide"
de Booz, comme lui "bon maître et fidèle parent",
comme lui "généreux quoiqu'il fut économe".
Au physique: 1,70 m, le poil châtain, les yeux bruns, un visage
long et coloré, un nez gros, des lèvres charnues, un
cou puissant.
Dans un corps sain, infatigable, une énergie généralement
contenue par une âme raisonnable et, surtout, une bonté
naturelle qui se manifeste par des attitudes naïves et une franchise
ingénue. Pour les hommes, un copain exigeant; pour les femmes
et les enfants, un ami indulgent.
Léopold s'était engagé dans la profession militaire
par vocation et c'était très bien ainsi car c'est dans
l'action guerrière que son énergie a trouvé son
meilleur exutoire. Hélas! les militaires avaient aussi des
temps de repos et cette énergie explosait en colères
terribles ou débridait sa sensualité.
Léopold faisait l'amour comme il faisait la guerre: à
la hussarde, et il semble que son épouse, du moins telle que
nous avons appris à la connaître, ait été
incapable d'épuiser sa force virile.
D'après le "Victor Hugo raconté par un témoin
de sa vie" (7), dans un portrait qui n'est pas tout à
fait exact, Sophie était "petite, mignonne, des mains
et des pieds d'enfant; elle avait quelques traces de petite vérole,
mais qui disparaissaient dans l'extrême finesse de sa physionomie
et de son regard intelligent".
(7) L'ouvrage a été écrit par Adèle Hugo avec des éléments essentiellement fournis par son mari, parfois même sous sa dictée. Il a été édité à Paris en 1863 par Lacroix. Nous utilisons le texte contenu dans le MASSIN.
Cette petite chose était pourtant bourrée
de détermination et de fierté. Entêtée, inflexible,
implacable: ce sont les qualificatifs qui reviennent sous la plume de
ses biographes. Chez lui, l'énergie était propriété
physique; chez elle, vertu morale.
Comme le Marquis de Champmercier des "Misérables",
Sophie était ultra-royaliste et ultra-voltairienne. Orpheline
de mère, elle avait été éduquée
par une vieille tante incrédule et sceptique qui lui avait
fait aimer la lecture et le théâtre mais l'avait fermée
à jamais aux spéculations métaphysiques et à
la poésie.
Léopold a aimé passionnément cette femme, même
s'il lui arrivait d'épancher ailleurs un trop-plein d'amour.
Elle n'a pas su - ou n'a pas voulu - le garder. Une autre femme saura
s'attacher cette force de la nature que Sophie a dédaignée.
Sophie étant à Paris, l'autre a pris place dans le coeur
du mari.
C'était donc en 1803. Bastia était une petite ville d'environ 8000 habitants. Une faible partie de la population habite la citadelle. C'est là que les Hugo s'installent, dans un appartement du premier étage de la maison Progher (8), l'actuel presbytère.
(8) Le 13 août 1950, à l'occasion du XIXe congrès des écrivains de France, on apposa, sur la façade, une plaque de marbre qui rappelait que "cette vieille demeure abrita Victor Hugo tout enfant". Elle était rehaussée du portrait du poète en médaillon sculpté par Jean Pekle. Quelques années après, la plaque se décolla et fut brisée en tombant. Elle fut récupérée par un ecclésiastique qui se soucia fort peu de la faire remettre en place. Des hommes s'en émurent, la presse s'en mêla (v. Nice-Matin du 14 mai 1967), rien n'y fit. Certains hommes d'église ont la rancune tenace et n'oublient pas que Victor Hugo avait été le chef de la gauche démocratique.
La maison borde, à l'est, une petite place que
limite, au nord, la cathédrale Sainte Marie.
De l'aveu même de Léopold, la vie à Bastia était
agréable. Le vin est excellent, peu cher et plein de feu, raconte-t-il
dans ses "Mémoires". Le pain est bon. Le poisson
est aussi excellent que le vin. Les aliments en général
n'y sont ni plus chers, ni moins bons qu'ailleurs.
"Au milieu des plaisirs honnêtes de tout genre, on cherchait
encore des délassements dans la culture des belles-lettres;
quelques personnes se livraient à l'étude de la nature,
qu'une société d'émulation favorisait... On avait
formé à Bastia un théâtre de société
qui facilement eut rivalisé avec les meilleurs troupes de nos
départements. On dansait souvent, on s'amusait partout, et
les fêtes se succédaient".
La société d'émulation dont parle Léopold,
s'appelait en réalité: Société d'Instruction
(9).
(9) Cf "Les Sociétés savantes en Corse", par le chanoine LETTERON, in Bulletin de la Société des Sciences, fasc. 367-369, imp. Santi, Bastia 1916.
Elle avait été créée le 29
mai 1803 par le Préfet Pietri et inaugurée solennellement
le 9 juin en présence des conseillers généraux,
du général commandant la subdivision, de l'état-major
de la place, des officiers de la garnison, des membres des différents
tribunaux et d'un nombreux concours de citoyens. Léopold avait
été fait membre correspondant. Il s'intéressait
particulièrement aux sciences de la nature et rédigea
les "Moyens de détruire dans ses larves le ver rongeur de
l'olivier en Corse".
Parmi les "plaisirs honnêtes" dont parle Léopold,
il faut mentionner les trois jours de festivités de Carnaval
et la célébration de l'Annonciation (25 mars) et de
la Sainte-Croix (3 avril). La confrérie de la Sainte-Croix
réglait aussi bien les cérémonies religieuses
que les divertissements. Elle faisait imprimer les invitations, les
programmes et des sonnets sur tissu de soie. Pour mettre l'ambiance,
elle embauchait des musiciens, faisait tonner le canon et offrait
des rafraîchissements et des "canistrelli".
Pendant que Léopold apprécie la vie bastiaise,
que deviennent les enfants? Les lettres de Léopold à Sophie
nous apprennent qu'ils se portent assez bien (18 mars) et même
bien (20 mai). Les aînés grandissent sans donner de soucis.
Ils sont doux et sensibles. Victor est "bien portant mais faible"
car les dents le tracassent. S'il a des vers, on lui administre "l'erba
greca", un vermifuge puissant à base d'algues connu en pharmacie
sous le nom de "mousse de Corse" et dont les Corses "font
grand cas".
Plus encore que par les dents ou par les vers, Victor est tourmenté
par l'absence de sa mère. Un passage de la lettre que Léopold
adresse le 18 mars à Sophie est significatif: "Les enfants
te font mille caresses, le dernier t'appelle toujours. Si le pauvre
petit ne te reconnais pas, au moins se rapprochera t-il aisément
de toi, car il semble toujours qu'il a perdu quelque chose".
Il n'entre pas dans le cadre de cette étude de rechercher les
répercussions de l'absence de Sophie sur le caractère
et sur l'oeuvre du poète qui a tant chanté la MERE et
l'ENFANT. Signalons seulement que Victor Hugo feindra d'ignorer cette
période vécue en Corse sans sa mère. "Nous
autres, enfants nés sous le Consulat, nous avons tous grandis
sur les genoux de nos mères, nos pères étaient
au camp" écrira t-il en 1819 dans le "Journal d'un
Jeune Jacobite" et, bien plus tard, dans le "Victor Hugo
raconté par un témoin de sa vie", rédigé
à Guernesey par son épouse, sous son contrôle,
il est dit que "la famille resta entière jusqu'à
la fin de l'An XIII, allant et venant d'une île à l'autre,
tantôt à Porto Ferrajo, tantôt à Bastia.
Tous ces déplacements fatiguaient beaucoup les enfants, et
principalement le petit Victor, toujours languissant, ce qui lui donnait
une tristesse rare pour son âge; on le trouvait dans tous les
coins, pleurant silencieusement sans qu'on sût pourquoi".
C'est peu et c'est faux.
A Bastia, Léopold avait donné "une promeneuse"
à Victor. "Ce pauvre enfant ne pouvait la sentir dans
les premiers jours; il était triste et on aurait dit qu'il
se plaignait d'être envoyé avec une femme qui ne parlait
pas notre langue. Il s'y habitue". De cette femme nous n'en savons
rien et il serait sans doute vain de prétendre qu'elle a aidé
à la création de la Guanhumara des "Burgraves".
Ce qui est sûr, c'est que Victor lui disait: "gattiva"
(tu es méchante) et qu'à l'âge des premières
dents et des premiers mots son oreille a enregistré simultanément
la langue française et la langue corse.
L'absence de Sophie, qui certes a perturbé Victor,
rendait aussi Léopold malheureux. Apparemment, il aimait beaucoup
sa femme. De Marseille, à la veille de partir pour la Corse,
il l'implorait "d'abréger son veuvage". De Bastia,
le 20 mai, à la veille de rejoindre l'île d'Elbe, il lui
demandait de partir aussitôt.
Hélas! Sophie n'est pas pressée de rentrer et, même,
elle ne donne pas souvent de ses nouvelles. Le 12 avril, Léopold
écrivait: "Je n'ai reçu aucune nouvelle de toi
depuis ta lettre du 30 pluviôse (19 février), il y a
aujourd'hui 52 jours".
Il est vrai que les nouvelles mettaient une vingtaine de jours pour
arriver de Paris et il n'y avait de service postal entre le continent
et la Corse que tous les sept jours. Le 13 mai, le courrier n'apporte
pas de lettre de Sophie et Léopold est "livré aux
plus sombres inquiétudes", et il ajoute: "Ne pense
pas que je soye en proie à la jalousie; je te respecte trop
pour en avoir, quoique j'aime avec idolâtrie". Voilà
une dénégation qui vaut une affirmation. Et pourtant
Léopold n'avait, à l'époque, aucune raison de
soupçonner sa femme.
Des raisons d'être jalouse, Sophie aurait dû en avoir.
Elle aurait dû se douter que la sensualité de son mari
était exacerbée; mais les lettres de Léopold
étaient si rassurantes! "Je te serai fidèle jusqu'à
la mort", écrivait-il le 13 février. Et le 18 mars:
"Tu te convaincras à ton retour combien je t'ai prouvé
d'attachement, puisque ma tendresse pour toi est le sujet sur lequel
conversent les gens de bien. Sois tranquille sur ma fidélité.
Outre qu'il y a ici de grands risques à courtiser les femmes,
puisque outre les dangers des maladies nous avons les coups de stylets
à craindre, j'ai ton souvenir trop présent et ton image
trop chère pour te donner des chagrins dont la représaille
me ferait mourir de douleur". Enfin, une dernière affirmation
de ce genre, en date du 12 avril: "Je ne cherche point à
t'être infidèle, je vis pour toi seule".
Les deux autres lettres connues (13 et 20 mai) sont muettes sur ce
point. Léopold aurait-il fauté? Aurait-il déjà
rencontré celle qui sera sa compagne pendant 25 ans? Ce n'est
pas impossible.
Le 20 mai, la 20e demi-brigade est complètement évacuée
sur l'île d'Elbe. Léopold reste à Bastia pour
quelque temps. Est-ce pour y attendre sa femme qui lui a annoncé
son intention de revenir? Peut-être.
La famille Hugo a dû rejoindre l'île d'Elbe
au mois de juin. C'est là que Léopold aurait rencontré
la femme dont il fera sa maîtresse, puis son épouse. L'information,
la seule que nous possédons, nous est donnée par Sophie
dans une requête de 1814 adressée au Tribunal de première
instance de Thionville dans le but d'obtenir la séparation de
corps et une pension de 3000 francs.
Il est dit que "pendant l'absence de Mme Hugo, le régiment
de son mari reçu l'ordre de se rendre à l'île
d'Elbe. Là le Général Hugo fit la connaissance
avec une fille Thomas (Cécile) qui ne possédait rien
au monde, et dont le père venait d'être chassé
pour malversations de l'hôpital de Porto Ferrajo où il
était employé comme économe ou comme infirmier
(10). Et bientôt l'influence et l'obsession de cette malheureuse
firent oublier au général ses devoirs de père
et d'époux".
(10) D'après l'acte de mariage de Maria Catalina avec le général Hugo (Chabris 1821), Nicolas Thomas serait mort en Corse le 1er novembre 1803. L'état civil de Cervioni et celui de Bastia ne portent pas de trace de ce décès.
La "fille Thomas", que Léopold a toujours
appelée Cécile, s'appelait en réalité Marie-Catherine,
ou mieux, comme on la nommait dans son enfance: MARIA CATALINA.
Elle était née à Cervioni le 5 novembre 1783.
Elle avait donc dix ans de moins que Léopold qui était
né à Nançy le 15 novembre 1773.
Cervioni est un gros village situé à 40 km au sud de
Bastia. Accroché aux premiers contreforts de la montagne schisteuse
de la Corse orientale, il a la mer Tyrrhénienne presque à
ses pieds et l'horizon barré par les îles de l'archipel
toscan: Capraia, Elbe, Pianosa, Monte Cristo. Lorsque naissait Maria
Catalina, Cervioni était encore le siège de l'évêché
d'Aléria et de la juridiction royale de même nom. Deux
Bastiais de la famille Saettoni, probablement frères, s'y étaient
établis tout de suite après la conquête française
de la Corse:
- Jean (1733-19 juin 1799), cordonnier en 1772, aubergiste en 1775,
puis boucher à partir de 1781 alors que sa femme Marie-Jeanne,
née Baboni, continuait à gérer l'auberge.
- Jean-Baptiste, boucher, qui mourra à Cervioni le 17 juillet
1792, marié à Catherine Vasalla décédée
bien avant 1784.
Jean-Baptiste avait deux enfants: Jean, dit Ghjuvanninu pour le distinguer
de son oncle, et Anne-Marie, dite Lina, née vers 1764, probablement
à Bastia. A 19 ans, Lina fréquente Nicolas Thomas, coiffeur
faisant fonction d'huissier, qui lui fait un enfant: Maria Catalina.
Nicolas Thomas était né le 2 février 1756, à
Ligny-en-Barrois, de Joseph Thomas et de Madeleine Chopin. Nous ignorons
les raisons qui l'ont fait s'établir à Cervioni. Le
14 avril 1784, il épouse la mère de son enfant. Maria
Catalina est baptisée le même jour. Le parrain est Vincenso
Santalucia, de Bastia, la marraine Marie-Claude Josse, la femme du
receveur des Postes de Cervioni (11).
(11) Arch. municipales de Cervioni.
Lina meurt le 23 octobre 1784, donc six mois après
la célébration du mariage. Maria Catalina a onze mois
et dix jours. Au moins jusqu'en 1794, la petite orpheline et son père
continuent à vivre à Cervioni où les Saettoni se
sont rapidement multipliés.
Nicolas Thomas, dont le nom est généralement corsisé
en Tommasi, apparaît à l'état civil en 1785, 1790,
1791, comme parrain ou témoin de mariage. Le 19 février
1794, il sert de parrain à Philippe Palin dont la mère,
Rosina, est la fille de Jean Saettoni et dont le père, le sergent
Philippe Palin, est de Gondrecourt, donc du pays de Bar comme lui.
Nicolas Thomas était-il encore à Cervioni en 1803 ?
C'est fort peu probable, mais ce n'est pas impossible, de même
qu'il n'est pas impossible que Léopold Hugo soit venu à
Cervioni qui a toujours été ville de garnison (12).
(12) En sept. 1804, la 8e compagnie de la 20e demi-brigade est stationnée à Cervioni. Nous verrons que le régiment de Léopold est de retour en Corse depuis le printemps.
Plus probable est la présence de Nicolas Thomas
à Bastia en 1803. Dans ce cas, Léopold n'aurait pas manqué
de le rencontrer par l'intermédiaire de Cervionais que le chef
de bataillon Hugo a obligatoirement fréquentés comme Antoine-Philippe
Casalta, général de Brigade, Darius Casalta et Philippe-Jean
Suzzoni, de la Société d'Instruction, ou simplement parce
qu'ils étaient lorrains tous les deux.
Léopold Hugo a donc pu faire la connaissance de Maria Catalina
à Cervioni ou à Bastia, mais ce ne sont là que
supputations et nous nous en tiendrons à la version donnée
par Sophie, même si sa requête au tribunal de Thionville
contient des inexactitudes et des contrevérités.
Si l'on s'en tient aux termes d'une lettre qu'il envoie
à Sophie le 18 juillet 1803, à cette date Léopold
n'a pas encore de relations amoureuses avec Maria Catalina: "Mon
amour pour ma femme me fait éprouver plus de plaisir à
penser à elle qu'à rechercher des connaissances qui lui
donneraient du chagrin".
A la mi-octobre, Sophie retrouve Léopold à l'île
d'Elbe. "Etant parvenue, après neuf mois de séjour
dans la capitale, à arranger la malheureuse affaire qui l'y
avait appelée, elle s'empressa (sic) de le rejoindre",
dit-elle dans la requête au tribunal de Thionville. En fait,
Sophie n'avait rien arrangé puisque Léopold désirait
une mutation de régiment et qu'il était encore à
la 20e demi-brigade. D'ailleurs, comment aurait-elle pu obtenir une
faveur en fréquentant Lahorie mis en non-activité depuis
1801 par suite de ses rapports avec Moreau et, par conséquent,
bien plus suspect que ne pouvait l'être Léopold?
Continuons à emprunter à la requête de 1814 la
relation du séjour de Sophie à l'île d'Elbe: "Le
général eut l'air de la recevoir avec affection, mais,
peu de jours après son arrivée, il insista auprès
d'elle pour qu'elle repartit avec ses enfants, lui donnant pour raison
qu'il fallait les mettre en sécurité, la forteresse
où il se trouvait étant menacée par les Anglais...
Il lui disait de plus qu'il fallait qu'elle retournât à
Paris solliciter de l'emploi pour lui, car il était sûr
d'être réformé et de quitter son régiment...
Mme Hugo fut vaincue par toutes ses raisons et se décida à
repartir, ne se doutant guère que son mari désirait
son absence afin de vivre plus en liberté avec sa maîtresse".
Ce n'est pas l'avis de Léopold qui, dans une requête
en divorce faite en Espagne, écrit: "Les réflexions
les plus douces et les plus persuasives demeurèrent vaines
en présence du caractère inflexible de mon épouse.
Elle me priva de toute union conjugale, me sépara de mes enfants
qu'elle emmena à Paris; parti d'autant plus dangereux que les
Anglais occupaient la route" (13).
(13) GUIMBAUD: "La mère de VH", op. cit, p. 137.
Sophie quitta son mari un mois après son arrivée,
emmenant les enfants, promettant, semble-t-il, de revenir trois mois
après. Elle partit de son plein gré, sans doute pressée
de retrouver son amant. La correspondance de Léopold apporte
la preuve que ce départ a été voulu par Sophie,
par elle seule. Le 8 mars 1804: "Rappelle-toi quelquefois que rien
ne peut me consoler de ton absence; que j'ai un ver rongeur qui me mine,
le désir de te posséder; que je suis dans l'âge
où les passions ont le plus de vivacité et que ce n'est
pas sans murmurer contre toi que je sens les besoins de te serrer contre
mon coeur". Le 30 avril, alors que Sophie avait manifesté
peut-être un vague désir de revenir: "Ne reviens que
pour rester". Le 18 juin: "Ton dernier départ m'a fait
tant de mal, il était si fort contre mon gré que j'en
suis encore étonné, et qu'il faut souvent, très
souvent même, que je t'excuse dans mon coeur... Voilà déjà
huit mois que dure cette absence de trois mois". Deux ans plus
tard, alors que Sophie fait état de son intention de rejoindre
son mari à Naples, Léopold lui reprochera son départ
précipité de l'île d'Elbe et dira ne l'accepter
qu'avec "une toute autre résolution que de repartir au bout
d'un mois". Et pourtant, Léopold avait couvert les coups
de tête de Sophie. Le 1er mars 1804, il avait écrit à
son beau-frère Trébuchet: "Je me suis déterminé
à lui donner cette résidence (Paris) en considérant
tous les événements auxquels elle aurait pu être
exposée en cas de siège".
La lettre du 23 avril prouve aussi que Léopold n'avait chargé
sa femme d'aucune sollicitation: "Ne voit personne; ne cherche
point de protecteur". Sophie a donc tort d'écrire: "Mme
Hugo, arrivée à Paris, s'occupa de suite des sollicitations
pour son mari, mais peu de temps après, les protecteurs de
son mari ayant été proscrits, elle se vit arrêtée
dans ses démarches". De quels protecteurs s'agit t-il?
Lahorie trempait dans la conspiration Moreau-Pichegru-Cadoudal dont
le procès s'ouvrira le 25 mai 1804. Ceux qui avaient la volonté
d'aider le chef de bataillon Hugo n'étaient pas en disgrâce:
Joseph Bonaparte, le sénateur Defermon, Clarke,...
Dans la requête, Sophie dit qu'elle avait décidé
de revenir à l'île d'Elbe, mais qu'elle en avait été
empêchée par Léopold d'abord, qui lui avait annoncé
sa venue à Paris pour le couronnement de l'empereur, par la
peste ensuite, qui s'était déclarée à
Livourne. "Mme Hugo ne pouvant exposer ses trois enfants aux
dangers de la guerre, fut obligée d'attendre le moment favorable
pour se réunir à son mari, tandis que la malheureuse
qui cause tous ses malheurs le suivait partout en lui faisant regarder
comme preuve de son dévouement ce qui n'était pour elle
qu'un moyen d'existence, puisque, sans l'argent du général,
elle était réduite à travailler pour vivre et
qu'elle savait bien qu'il n'y avait que sa présence et son
obsession continuelle qui pouvait prolonger la faiblesse d'un père
de famille, vertueux au fond, mais égaré par les artifices
de cette misérable".
Après le départ de Sophie, Léopold
reste encore cinq mois et demi à l'île d'Elbe. En vertu
de l'arrêté des Consuls du 24 septembre 1803 sur l'organisation
de l'armée, la 91e demi-brigade est jointe à la 20e pour
constituer le 20e régiment d'infanterie de ligne. Léopold
Hugo se voit confier le commandement du 4e bataillon et reçoit
l'ordre de revenir en Corse. Le 1er mai 1804, il quitte Porto Ferajo
pour Bastia. Si les vents sont bons, la traversée dure de 12
à 15 heures. La veille du départ, il en informe son épouse
dont la dernière lettre était écrite en termes
plus tendres que les précédentes: "Les assurances
de ton amour, dit-il, les espérances de te prendre enfin sans
crainte de nouvelles séparations, me redonnent pour toi un degré
de plus de tendresse; je ne te cache pas que j'avais besoin de cette
bonne lettre du 18 germinal".
Dans la bateau qui le ramène à Bastia, nous pouvons
supposer que Léopold a fait une place à Maria Catalina.
Que représente-t-elle pour lui à cette époque?
Peut-être une fille agréable et dévouée
qui lui donne sa jeunesse et son amour et lui évite de multiplier
les aventures galantes. Il lui porte un amour léger sans être
frivole, un de ces amours dont on sait qu'ils ne vont pas durer, que
l'on arrête un jour avec chagrin mais sans drames. Il est persuadé
qu'il va retrouver son épouse et ses enfants et aspire à
une vie familiale paisible, sinon exaltante comme aux premiers jours.
A Bastia, Léopold renonce à écrire régulièrement
à Sophie comme il le faisait avant. La première lettre
est probablement celle du 18 juin, en réponse à deux
lettres de sa femme qu'il vient de recevoir. Il assure son épouse
que ces lettres lui ont procuré le plus grand plaisir, mais
avoue que ses sentiments "ne sont plus aussi vifs que dans le
principe... quoiqu'ils le soient encore beaucoup". Pour la première
fois, ce n'est pas la passion qui dicte sa lettre, mais la raison.
Il envisage même une séparation définitive.
Dans cette lettre, Léopold met sa femme en garde sur les conséquences
d'une absence prolongée: "Penses-tu qu'à mon âge
et comme tu me connais, il soit prudent de me laisser abandonné
à moi-même?", et il ajoute: "Il est vrai qu'ici
tu as le stylet pour garant de ma fidélité, et que tu
dois penser qu'avec la plus grande envie de caresser une femme, on
doit s'abstenir dans la crainte de perdre la vie dans ses bras mêmes".
Ici nous sommes en droit de penser que les propos de Léopold
manquent de sincérité. Si nous admettons, comme Sophie
nous l'a appris, que la "fille Thomas" est la maîtresse
de son mari depuis le séjour à l'île d'Elbe, l'évocation
du stylet a même quelque chose d'inconvenant. Maria Catalina
est libre. Sans père ni mère, loin de ses proches parents
qui sont à Cervioni, elle a toute latitude pour s'afficher
avec son amant et le suivre partout. Pour nous, Maria Catalina s'était
installée dans le lit de Léopold et celui-ci avait eu
la chance ou l'habileté de se choisir une femme suffisamment
indépendante pour ne pas jeter le déshonneur sur une
famille.
Le second séjour de Léopold en Corse, à
Bastia surtout mais aussi à Ajaccio, durera près d'un
an et demi, excepté un court voyage à Plaisance pour une
mission dont nous ne savons rien.
A cette époque, l'île est isolée du continent:
"les Anglais d'un côté, la peste de l'autre".
De temps en temps, un courrier assure la liaison avec la côté
italienne, mais la guerre interdit la libre navigation et les militaires
ne reçoivent pas toujours leur solde. Léopold est obligé
d'emprunter 500 francs à son quartier-maître, chose qui
ne lui était jamais arrivée.
Le 23 avril 1804, alors qu'il savait qu'il devait retourner en Corse,
Léopold écrivait de l'île d'Elbe: "Je vais
dans un pays où l'on paie peu, mais où l'on vit à
meilleur compte qu'ici". Or les choses venaient de changer rapidement.
Par suite des difficultés de la guerre, la vie a augmenté,
"tout est d'une cherté horrible". Le voyage d'Ajaccio
à Bastia est plus coûteux que celui de Marseille à
Lyon. A Ajaccio, "tout est d'un prix excessif" : une aune
de drap bleu se vend 70 francs, une cravate revient à six francs,
"et elle est fort ordinaire".
Comme officier, Léopold est tenu à des frais de tenue
et de "représentation". A Bastia, il fréquente
les salons du général de division Colli "dont l'épouse
embellit beaucoup la maison". A Ajaccio, il visite souvent la
famille Bonaparte. Il a peut-être aussi des fréquentations
dont, naturellement, il ne fait pas état dans sa correspondance.
Il s'agit de la franc-maçonnerie. Léopold Hugo aurait
été initié à l'île d'Elbe et aurait
été membre de la loge "La Concorde" O. de
Bastia.
Pendant ce temps, que devient Maria Catalina? Certainement, il ne
pouvait l'exhiber dans les manifestations mondaines. Elle devait attendre
son retour, le soir, dans le grand appartement qu'il avait loué
avec l'espoir d'y installer toute sa famille et d'y recevoir les officiers
de son régiment. Nous ignorons s'il s'agit encore de celui
de la maison Progher où il avait logé ses enfants lors
du premier séjour.
Quoiqu'il en soit, la liaison de Léopold Hugo avec Maria catalina
ne pouvait être ignorée, en particulier de ses chefs,
mais le fait était commun dans les milieux militaires et ne
pouvait nuire à sa carrière. D'ailleurs le général
Morand lui veut tout le bien possible, écrit pour lui à
Joseph Bonaparte, demande pour lui, au ministre de la guerre, une
place d'adjudant-major et une gratification de 1500 francs.
Léopold était en effet un serviteur exemplaire. Malgré
ses réels sentiments de profonde humanité, il avait
dû faire partie de l'appareil répressif instauré
par Morand. Il avait conscience du danger que cela représentait
et, plus encore que le stylet des maris bafoués, il avait peur
de la vendetta corse, "ayant été membre et rapporteur
d'une commission militaire qui a condamné cinq embaucheurs
du pays à la peine capitale".
La seconde période corse de Léopold Hugo
sera déterminante pour sa vie sentimentale. Le désaccord
avec Sophie va se préciser en même temps que se fortifie
son attachement pour Maria Catalina.
Les premiers temps, Léopold ne croit pas à une rupture
définitive avec sa femme. Il n'y croit pas et ne le désire
pas. Il pense que tout va s'arranger. En effet, à son arrivée
à Paris, Sophie a manifesté l'intention de revenir et
assuré son mari de son amour. Lui est tout heureux de recevoir
des nouvelles de son épouse, trop rares il est vrai, et offre
des cadeaux: un collier et aussi son portrait fait à Bastia par
Mme Garre, la cousine de l'inspecteur aux revues, une artiste qui a
tant de talent que seul Isabey peut "pour la ressemblance rivaliser
avec elle".
Cependant, l'avenir du ménage ne dépend pas que de lui.
Il appartient aussi à Sophie de fournir un effort pour faire
oublier un certain passé et conforter des sentiments qui se dégradent.
Pour Léopold, le souvenir des retrouvailles à l'île
d'Elbe est amer. Il espérait une nouvelle lune de miel, il n'a
trouvé que "froideurs" et "rebuts". Sophie
a répondu à la passion bouillonnante de son mari par des
"refus irréfléchis" et un départ précipité:
"Je n'ai vu dans ton départ qu'une volonté ferme
de me fuir, d'éviter des caresses qui t'étaient importunes,
de te soustraire à des scènes de ménage que ta
tête bretonne rendaient beaucoup trop longues".
Le 11 juin 1805, Léopold, qui a "enfin" reçu
des nouvelles de Sophie, écrit une lettre dont le pathétique
est d'une intensité jamais atteinte jusque là.
"Ma bonne amie, écrit-il, viens me consoler". De quoi?
Du regret, sinon du remords, d'avoir trompé sa femme? Ce n'est
pas si sûr. On peut envisager une fâcherie avec Maria Catalina.
Léopold semble en effet désemparé au point de faire
l'aveu de son infidélité. Après avoir évoqué
le souvenir de ses enfants et de leur mère, "cause de regrets
bien cuisants" mais aussi "source continuelle de larmes douces
et de jouissances pures", il ajoute: "On peut bien, à
mon âge et avec un tempérament malheureusement trop ardent,
avoir pu s'oublier quelquefois". Bien sûr la faute en incombe
à Sophie qui a abandonné son époux, mais "les
conséquences de pareilles actions ne sont rien quand un mari
conserve un coeur tendrement attaché et surtout quand il n'est
pas forcé de les renouveler souvent et longtemps de suite. Toi
qui me connais mieux qu'une autre, pourquoi n'as-tu pas laissé
le remède près de moi?".
Nous nous interrogeons sur l'événement, ou la disposition
d'esprit ou de coeur, qui a dicté cette lettre. C'est un appel
émouvant à Sophie pour qu'elle reprenne la vie commune.
"Vois moins dans cette lettre franche un aveu de fautes que la
nécessité d'en empêcher la continuation par ta présence.
Sois sûre que je serais incapable de tout acte qui me dégraderait
à mes propres yeux, que je ne cherche de femmes (noter le pluriel)
que par besoin, mais que mon coeur est tout à toi et ma tendresse
inviolable pour mes bons enfants. Rassure-toi, rassure-les sur tes larmes
et viens en verser avec eux de plaisir et de joie dans les bras d'un
époux qui t'aime et à qui tu cesseras dès lors
de pouvoir reprocher rien... Baise Abel, baise Eugène, baise
Victor pour leur papa; ne pleure plus et aime-moi, car je le mérite
toujours".
Lorsqu'on a appris à connaître Sophie, on se représente
mal les pleurs dont elle a fait état dans sa lettre, ces pleurs
qui ont bouleversé Léopold, et la suite de la correspondance
va prouver qu'elle veut davantage qu'on s'apitoie sur l'état
de sa bourse que sur celui de son coeur.
Quelle sera la réaction de Sophie au message du
11 juin 1805 dont Barthou a dit qu' "aucune lettre de Léopold
Hugo n'est plus profondément humaine"?
Elle a dû recevoir le courrier de son mari une vingtaine de
jours après. Elle répond le 9 juillet, donc presque
aussitôt. Nous ne connaissons pas le texte de sa lettre - hélas!
- mais la réponse de Léopold, datée des premiers
jours de septembre à Ajaccio, laisse deviner son contenu.
"Après un très long silence de votre part, je
reçois votre lettre de reproches". Notez d'abord le vouvoiement.
C'est la première fois qu'il apparaît sous la plume de
Léopold. Nous pouvons considérer qu'il marque la rupture
définitive entre les époux.
Quant aux "reproches", quels sont-ils? On pourrait croire
qu'il s'agit des récriminations de la femme trompée,
de l'épouse outragée. Nullement, ou si peu. Sophie est
indignée de la situation matérielle qui lui est faite:
son mari ne lui envoie pas l'argent nécessaire à l'entretien
de la famille.
Léopold Hugo répond sèchement: "J'ai fait
pour vous ce que j'ai pu, et vraiment je n'ai pu faire davantage.
Vous penserez de mes sentiments pour vous et mes enfants tout ce qu'il
vous plaira; je n'ai diminué mon attachement ni pour eux ni
pour vous. Je me félicite heureusement que si j'ai été
assez malheureux jusqu'à présent pour ne pouvoir distraire
depuis votre départ qu'une somme de 1205 francs... mes dettes
payées actuellement vont me permettre de faire davantage que
je ne fais, si on me laisse l'hiver à Ajaccio. Faites les réflexions
qui vous plaira, accusez-moi, dites-moi des sottises si vous voulez,
il n'en faudra pas moins payer..." et il énumère
des dépenses personnelles qu'il ne peut éviter. Jusqu'à
présent il a hésité à faire une délégation
de solde limitée au minimum exigé par la loi; il compte
s'y résoudre tôt ou tard.
"Vos réflexions sont plus fondées que vos reproches.
Il y a vingt de mes lettres dans lesquelles je vous ai représenté
que deux ménages nous ruinaient. Vous m'avez donné des
raisons que vous croyez bonnes et jamais je ne vous parlerai de revenir
près de moi, voulant vous laisser pour toujours maîtresse
de rester où vous êtes ou de revenir quand il vous plaira.
"Quant à tous ces mots de désespoir que l'avenir
vous fait insérer dans votre lettre, vous ne pouvez pas tous
me les attribuer. Rappelez-vous que, quand je dus vous épouser,
vous me fîtes espérer qu'il vous revenait quelque chose
de votre père. Il n'en a rien été; si cela n'a
point été de votre faute, tous les reproches ne peuvent
non plus tomber sur moi. J'ai pu à différentes fois
placer en terre quelques petites sommes et vous n'avez voulu, tantôt
parce que vous n'aimiez pas mon pays, tantôt parce que vous
espériez du vôtre, et tout a été dépensé.
" Je vous répète que je ne suis point homme à
abandonner ma famille, mais je ne puis faire plus que ce que je vous
promets.
"Je vous embrasse".
Publiant cette lettre, Barthou conclut: "Quand on embrasse avec
cette froideur l'amour est mort dans les coeurs".
Vers le 20 septembre, Léopold quitte Ajaccio.
"Nous reçûmes dans cette ville, sur la fin de l'an
XIII - raconte-t-il dans ses "Mémoires" -, l'ordre
de nous embarquer pour Gênes, et là celui de nous rendre
à marches forcées sur l'Adige, pour faire partie de l'armée
d'Italie, au 8e corps de la grande armée, aux ordres de M. le
Maréchal Masséna". Napoléon, qui avait commencé
la marche sur Vienne, avait en effet donné mission à Masséna
de retenir l'archiduc Charles sur le théâtre secondaire
d'Italie.
La 20e régiment, auquel appartenait Léopold Hugo, avait
été incorporé à la division Duhesme qui
avait pris position entre le lac de Garde et l'Adige. Le 29 octobre,
les troupes passent le pont de Verone et se trouvent face aux armées
autrichiennes. Le 30, à la tête du 4e bataillon, Léopold
s'illustre à la bataille de Caldiero. Les troupes françaises
commencent alors une marche facile vers l'est. Elles passent la Brenta
à Bassano, le Tagliamento à Valvasone et, le 17 novembre,
l'Isonzo à Gradisca et Gorizia.
A l'époque, Gorizia, au nord de Trieste, est une charmante
petite ville du Frioul, ce petit pays qui tente de conserver son identité
malgré l'enserrement des cultures italienne, allemande et slave.
Située sur la rive gauche de l'Isonzo, elle affirmera plus
tard sa vocation touristique et sera appelée la "Nice
autrichienne".
Au nord de Gorizia, dans la même boucle de l'Isonzo, se trouve
le village de Salcano.
Après la première guerre mondiale, Gorizia, propriété
des Hasbourg, sera rattachée à l'Italie. Après
la seconde, Salcano, faubourg de Gorizia, sera donné à
la Yougoslavie.
Maria Catalina avait quitté la Corse avec Léopold Hugo
et traversé l'Italie à la suite de son amant. Nous pouvons
affirmer, sans grand risque d'erreur, qu'au mois de novembre 1805
elle s'était installée à Salcano.
Dans la requête au tribunal de Thionville, Sophie dit qu'en
1808, en Espagne, Maria Catalina "eut l'audace de prendre le
nom et titre de comtesse de Salcano". Cette usurpation de titre
nobiliaire date certainement de l'époque de l'occupation des
provinces illyriennes par l'armée de Masséna. A partir
de cette époque, Maria Catalina signera: comtesse de Salcano,
jusqu'au jour où elle pourra se dire, en toute légalité,
comtesse Hugo.
Nous ignorons dans quelles circonstances la roturière se fit
comtesse. L'idée vint peut-être de son amant qui a toujours
désiré un blason et l'a d'ailleurs obtenu. Lorsque les
généraux attendaient de Napoléon la distribution
des duchés, le chef de bataillon Hugo a pu espérer prendre
la relève des comtes de Gorizia dont la lignée était
éteinte depuis trois siècles.
En Italie, Léopold reçoit des nouvelles
de sa famille. Il répond à Sophie le 29 novembre de Balsano,
le 28 décembre de Gorizia. Le tutoiement a repris et il utilise
même le "chère Sophie" des premières années.
Ce soldat à la plume facile donne des détails sur ses
actions militaires, traite de politique européenne, de guerre
et de paix, mais l'amour est désormais absent de ses lettres.
La correspondance entre les époux a surtout pour but de régler
les questions d'argent. Sophie veut savoir quelle somme mensuelle lui
sera allouée. Léopold lui enverra 150 francs et en gardera
135. Il lui promet aussi la totalité de la gratification d'entrée
en campagne de 600 francs qu'il devrait percevoir. A ce compte-là,
on pourrait se demander comment Léopold Hugo peut acheter deux
chevaux et leur équipage, payer ses domestiques, s'entretenir
et entretenir sa maîtresse, si l'on était sûr que
toutes les rentrées d'argent sont avouées.
Après Austerlitz, une partie de l'armée d'Italie, commandée
par Masséna, est donnée à Joseph Bonaparte pour
faire la conquête du royaume de Naples et des Deux-Siciles.
De Trévise, Léopold envoie 301 francs à Sophie
pour deux mensualités en retard. Le 13 janvier 1806, il est
à Padoue. Un mois plus tard, après avoir traversé
les Etats de l'Eglise, l'armée pénètre en Campanie.
Le 12 février, au bivouac, Léopold reçoit une
lettre de Sophie datée du 31 décembre à laquelle
est joint un billet d'Abel, qui a maintenant sept ans, sans doute
pour souhaiter la bonne année à son père. Celui-ci
répond le lendemain de Vaizano. Il est toujours question d'argent:
"un de tes châteaux en Espagne, ma chère amie, est
celui de tes économies".
Le 14 février, les troupes françaises pénètrent
dans Naples. Le régiment de Léopold fera partie de la
garnison de la ville. Le 30 mars, Napoléon place son frère
sur le trône du royaume.
Dans la correspondance de Léopold Hugo, aucun indice ne révèle
la présence de Maria Catalina. "Moi je m'ennuie! Je n'ai
ici ni livres, ni sociétés. Me coucher de bonne heure
et m'ennuyer dans mon lit, voilà le sort où ma solitude
me réduit" (10 avril). C'est faux. Maria Catalina est
à Naples; elle ne quitte plus son amant.
Pourquoi Léopold éprouve-t-il le besoin d'un mensonge
inutile? Sans doute pour préserver l'avenir car il n'écarte
pas encore l'idée d'une réconciliation et d'une vie
commune avec son épouse, d'autant plus que l'avenir des enfants
est en jeu. Sans doute aussi, son attachement pour Maria Catalina
n'est pas encore irréversible. Il est seulement en train de
se consolider, par la force de l'habitude d'une part, d'autre part
par l'amour patient et dévoué de la jeune Corse. Rien
ne permet d'affirmer que les amants étaient alors réciproquement
passionnés, mais le ciel était sans nuages.
Léopold écrit à Sophie que les chefs se voient
très peu, que leurs logements sont tous éloignés
les uns des autres. Nous sommes persuadés que dans le sien,
une femme l'attend lorsqu'il rentre le soir. Ce qui ne signifie pas
qu'elle vit claquemurée, même si elle n'assiste pas aux
inévitables réceptions qui se pratiquent dans une ville
de garnison. En ville, elle ne peut manquer de rencontrer de nombreux
compatriotes, surtout les militaires de la Légion Corse et,
en particulier, des Cervionais qu'elle a dû connaître
pendant son enfance: le chef de bataillon Darius Casalta, le capitaine
Simon-Pierre Santolini qui mourra devant Gaète, son frère
François que Joseph Bonaparte fera gouverneur d'Altamura, le
capitaine Ange-Joseph-Louis Suzzoni, et d'autres.
D'ailleurs, dans cette ville de Naples, devait encore flotter le
souvenir des nombreux Corses qui s'y réfugiaient à l'époque
où ils luttaient pour leur indépendance, de celui surtout
qui devint le chef de la nation: Pascal Paoli. Et, dans les bas-quartiers,
on chantait peut-être encore cet hymne religieux à la
gloire de la mère de Jésus, le Dio vi Salvi Regina,
dont les Corses avaient fait leur hymne national.
Il semble que, dès l'installation de Léopold à
Naples, Sophie ait manifesté l'intention de rejoindre son mari.
Celui-ci lui écrivait, le 27 mars 1806: "Je ne songe nullement
à te faire venir, et bien certainement tu dois en sentir la
raison. Tu m'as fait perdre le désir de ta réunion à
moi avant que je n'ai un emploi stable, ou avant qu'une paix générale
bien cimentée ne me le permette".
A cet "emploi stable", Léopold y pense en effet
malgré sa vigueur physique, toujours la même. Et d'abord,
il envisage de quitter l'armée impériale pour le service
du roi Joseph. Un grade dans la gendarmerie napolitaine, ou le commandement
d'armes d'une place du royaume, permettrait à sa famille de
venir en Italie. Il en fait part à sa femme, mais hésite
à en formuler la demande. Maria Catalina n'est sans doute pour
rien dans son indécision. Est-elle assez intelligente pour
savoir que le temps travaille pour elle, ou se contente-t-elle d'être
la maîtresse résignée qui reste dans l'ombre?
On ne sait.
A Naples, Léopold connaît les nouvelles de Paris par
les journaux qui arrivent régulièrement une vingtaine
de jours, souvent moins, après leur parution. Sophie écrit
très peu: "il m'est impossible de deviner les causes qui
me font rester ici plus d'un mois sans recevoir de tes nouvelles"
(9 juin); "tu as été 54 jours sans m'écrire"
(9 août); "donne-moi donc de tes nouvelles ou dis-moi avec
franchise que tu ne veux plus m'en donner: je saurai alors quel parti
prendre" (19 août).
Début août, Léopold s'est résolu à
demander un bataillon dans la garde du roi. On lui oppose un refus.
Le 9 septembre, il écrit à sa femme: "Les motifs
qu'on m'en a donné ne m'attaquent pas personnellement. Je ne
suis écarté que par mes liaisons avec G.L. Cependant
on me veut du bien, on a de l'estime pour moi et le temps à
venir pourra me le prouver; il fallait donc m'opposer des liaisons
avec un homme qui ne m'a point écrit depuis plus de quatre
ans, qui ne m'a parlé dans ses lettres que de mes intérêts
particuliers". G.L. c'est le général Lahorie. Le
service de renseignements de l'armée est certainement informé
des rapports qu'il a avec Sophie. La police de Fouché sait
qu'il avait été hébergé clandestinement
par elle et même qu'elle l'avait rejoint dans sa propriété
près de Vernon.
Le 28 septembre 1806, Léopold Hugo passe au service de Naples
dans le 2e régiment d'infanterie légère, puis
dans le 1er régiment qui est l'ancien Royal corse et qui, le
8 janvier 1807, prendra le titre de Royal corse de Naples. Ce corps,
"composé d'hommes levés dans les départements
du Liamone et du Golo, était connu dans l'armée pour
son extrême valeur, mais n'avait pas une réputation brillante
sous le rapport de la tenue, de la discipline et de l'instruction
théorique". Léopold réussit à se
faire aimer de ces hommes. Décidément, ses rapports
avec les Corses sont toujours marqués par le succès!
C'est l'époque où Léopold Hugo entre dans l'Histoire
en réussissant la capture du fameux chef de partisans, Fra
Diavolo. Il en est récompensé, le 30 novembre, par le
grade de major et le commandement définitif de la province
d'Avellino.
Le 9 janvier 1807, au cours d'un bref passage à
Naples, Léopold écrit à Sophie et lui fait part
de quelques projets. Il veut demander pour Abel une place à l'école
militaire; peut-être en obtiendra-t-il une aussi pour Eugène.
Il veut même placer son frère Francis dans la gendarmerie
napolitaine et y réussit: la nomination, avec le grade de sous-lieutenant,
est datée du 18 avril.
Curieusement, cette lettre du 9 janvier est la seule connue, semble-t-il,
pour toute l'année 1807 pendant laquelle Léopold, à
Avellino, vit maritalement avec Maria Catalina, et Sophie, à
Paris, se consacre à l'éducation de ses enfants ne rencontrant
qu'exceptionnellement Lahorie réfugié en Normandie.
A la fin du mois de décembre, Sophie décide de rejoindre
son mari sans y être invitée (14).
(14) GUIMBAUD: "La mère de VH", op. cit., p. 176.
Cette décision, elle l'a prise toute seule quoiqu'en
dise le "Victor Hugo raconté...": "Le premier
soin du gouverneur (d'Avellino) fut d'écrire à sa femme
de venir le rejoindre. Il y avait plus de deux ans qu'il était
séparé d'elle. Maintenant que l'Italie était pacifiée,
il allait pouvoir être mari et père".
Paris, passage du Cenis dans la neige, la Lombardie, Rome. Victor
Hugo, qui a six ans, évoquera bien plus tard pour Georges Sand
"cette éblouissante et formidable campagne de Rome que
j'ai vue enfant, et qui m'est restée dans l'esprit et dans
la prunelle, comme si j'avais vu du soleil mêlé à
de la mort".
A Rome, Sophie prévient Léopold de sa prochaine arrivée
avec les enfants. Il ira les recevoir et les installer à Naples,
trouvant des prétextes pour ne pas les emmener tout de suite
à Avellino où se trouve Maria Catalina. Ce devait être
au mois de février 1808, à peu près à
l'époque de la nomination de Léopold au grade de colonel
(23 février).
A défaut d'autres sources, empruntons au "Victor Hugo
raconté..." l'arrivée à Naples et à
Avellino:
"Mme Hugo se reposa quelques jours à Naples. Elle avait
beaucoup plus souffert du voyage qu'elle n'en avait joui. Assez insensible
à la nature, elle ne s'était émue tout le temps
que de deux choses: l'incertitude des gîtes et la certitude
des puces. Les enfants ne virent pas grand chose de la ville, parce
que leur mère, peu curieuse, restait dans sa chambre toute
la journée et attendait que le soleil fût tombé
pour les mener en calèche sur le bord de la mer.
"Ils atteignirent enfin Avellino, où leur père,
impatient et ravi, s'était mis en grand uniforme pour les recevoir.
Après les embrassements, on visita la maison. C'était
un palais de marbre tout crevassé par le temps et par les tremblements
de terre. Mais la chaleur du climat dispensait d'une clôture
bien hermétique. On y avait toute la place désirable
pour jouer, c'était tout ce qu'il fallait. Les lézardes
faisaient des cachettes dans l'épaisseur des murs. Hors du
palais, un ravin profond tout ombragé de noisetiers compléta
le bonheur des enfants. Dès le premier jour, ils y passèrent
leur vie, se laissant rouler sur la pente ou grimpant aux arbres".
Sophie et les enfants n'ont pas dû rester bien
longtemps à Avellino. Léopold était souvent en
campagne... le palais était délabré... Sophie était
malade... toutes bonnes raisons pour que la famille retourne à
Naples. Mais il en était une autre, péremptoire: les époux
ne pouvaient plus vivre côte à côte sans disputes.
Ils se retrouvaient dans la même situation qu'à l'île
d'Elbe. Une lettre du 7 mai, de Léopold à Sophie, l'indique
nettement. Après lui avoir annoncé qu'il portait sa pension
à 3000 francs et s'être inquiété de sa santé,
il évoque calmement les "fatales circonstances" qui
ont provoqué une nouvelle séparation et conseille:
"Elève les enfants dans le respect qu'ils nous doivent,
avec l'éducation qui leur convient... Rattachons-nous à
eux puisque nous nous sommes prouvé les difficultés
de nous rattacher l'un à l'autre. Si nos divisions ont altéré
pour eux l'espoir d'un bien-être à venir, il faut qu'ils
le retrouvent dans leur éducation et dans mes services".
Trois jours avant, Léopold avait informé sa mère
du départ de Sophie: "Elle est venue ici pleine de fausses
idées et est partie de même. J'en suis encore à
deviner ce qui l'a portée à venir et à repartir
si promptement. Sans les enfants je vous réponds que je ne
supporterais pas longtemps les noeuds qui m'attachent à elle".
Plus encore que sur les "fausses idées" de Sophie,
il faut s'interroger sur les "fatales circonstances" qui,
une fois de plus, rejetaient les époux loin l'un de l'autre.
On peut penser que Sophie a connu l'existence de Maria Catalina aux
côtés de son mari, et même que les deux femmes
se sont rencontrées. Et pourtant, cela n'apparaît pas
nettement dans la requête au tribunal de Thionville:
"Mme Hugo ne dévoilera point à la justice les
mauvais traitements qu'elle eût à essuyer, toujours par
les conseils de cette créature, ne pouvant invoquer l'appui
des tribunaux pour des lois qui ne régissaient pas son état
civil. Mme Hugo fut forcée de céder à son mari
et de retourner en France attendre des circonstances plus favorables
pour se faire rendre justice, en espérant encore du temps et
de la raison que le général Hugo ne sacrifierait pas
ce qu'il avait de plus cher à une passion honteuse par l'objet
qui l'inspirait et qui pouvait causer sa ruine".
Le 22 décembre 1808, Sophie passait contrat avec un "vetturino"
pour la transporter avec les enfants de Naples à Milan. Bravant
une seconde fois l'hiver, ils faisaient le voyage de retour. Le 7
février, ils étaient à Paris. Quelqu'un attendait
l'épouse du général Hugo: le général
Lahorie.
Lorsque Sophie partait pour Paris, Léopold avait quitté le royaume de Naples depuis près de six mois. Nous mettrons ce départ tardif sur le compte de la maladie de Mme Hugo et, plus encore, sur l'espoir de percevoir une partie de la gratification que le roi Joseph avait accordée à ses officiers. Dans la correspondance de Léopold, il est même question d'une vente dont nous ne savons rien (15).
(15) Abel Hugo écrira plus tard une nouvelle intitulée "La Vengeance" où intervient un marquis d'Avellino. On ne peut rien en déduire quant au séjour de la famille Hugo à Naples.
Le départ du colonel Hugo était lié
à la politique européenne de Napoléon, lequel venait
de transférer son frère du trône de Naples à
celui d'Espagne. Dans ses "Mémoires", Léopold
raconte que Joseph Bonaparte lui laissa le choix entre le service du
nouveau souverain avec l'assurance de conserver ses emplois à
l'armée et à la Cour (après avoir été
fait chevalier, puis commandeur de l'Ordre Royal des Deux-Siciles, il
venait d'obtenir la dignité de maréchal du Palais) et
une nouvelle carrière dans un Etat à la mesure de ses
ambitions: "quelque brillante que fut alors ma position, je n'oubliai
point que je la lui devais: quelques espérances dont on daignât
me flatter encore, quelques offres de fortune même que l'on me
fit au moment du départ, je n'hésitai pas un instant à
tout abandonner pour me rapprocher du prince auguste auquel je devais
ma carrière".
La décision prise par Léopold est certainement dictée
par sa constante fidélité au roi Joseph, mais d'autres
considérations ont pu peser sur son choix. Sans compter l'espérance
de nouvelles promotions, il était sans doute heureux de s'éloigner
de Sophie. En effet, entre les époux, le fossé se faisait
abîme.
Léopold entre au service de l'Espagne à compter du
1er juillet 1808. "Il partit de Naples, raconte Sophie, emmenant
avec lui cette fille déguisée en homme (16), qui sûrement
avait déjà le projet de jouer le rôle brillant
qu'elle a joué depuis en Espagne.
(16) "Suivi du seul hussard qu'il aimait entre tous" dira Victor Hugo. La chose est courante à l'époque. A la fin de 1809, Masséna entrera en Espagne emmenant dans ses bagages une fille habillée en officier.
Les affaires de ce pays ne lui permettant pas d'y entrer avec le général, elle s'arrêta à Aix-en-Provence et c'est de là qu'elle partit quelque temps après pour rejoindre le général qui venait d'être nommé gouverneur d'Avila... elle s'installa dans la maison du général, vécut publiquement avec lui, commanda dans sa maison comme aurait pu le faire la légitime épouse".
En Espagne, Léopold Hugo est de toutes les campagnes
jusqu'en 1813 lorsque, l'armée française étant
refoulée par Wellington, Joseph Bonaparte perd son trône
au profit du roi Ferdinand qui retrouve le sien.
Il est successivement ou simultanément colonel du Royal-Etranger,
gouverneur de la province d'Avila, majordome du Palais, maréchal
de camp (20 août 1809), gouverneur de la province de Guadalajara,
sous-inspecteur général de tous les corps formés
et à former (27 septembre 1809), chef d'état-major du
gouvernement de Madrid (1er oct. 1811), commandant de la place de
Madrid (3 mars 1812), aide de camp de Joseph Napoléon (24 juin
1813). Avant la fin de 1809, il est commandeur de l'Ordre royal d'Espagne
et, en septembre 1810, le roi Joseph vient le voir dans son gouvernement
de Guadalajara et lui donne le choix entre les comtés de Siguenza,
Cifuentes ou Cogollado avec une dotation d'un million de réaux.
La préférence de Léopold allait au premier. Sophie,
née Trébuchet "de la Renaudière", pourra
se dire comtesse de Siguenza, mais aussi Maria Catalina qui aura parfois
l'audace de signer: "Catherine de Hugo, comtesse de Siguenza,
née de Salcano".
La situation matérielle de Léopold est en rapport avec
ses grades et titres. Cette fois il a de l'argent et en donne largement
à l'insatiable Sophie qui en demande toujours plus.
Sophie aurait reçu 84.000 francs pendant le séjour
de son mari en Espagne. Cette somme n'était pas destinée
au seul entretien de la famille. Léopold désirait la
propriété d'un domaine en France et charge sa femme
d'en négocier l'achat. Dans ce but, il signe des lettres de
change importantes. Sophie dépensera l'argent sans faire la
moindre acquisition.
Le roi Joseph, mis au courant des intentions de Léopold, en
fut irrité car il voulait que ses officiers investissent et
se fixent dans le royaume. Le général Hugo s'exécuta
et entra en pourparlers pour acheter la Dehesa d'Avila et le domaine
San Pedro de las Duenas à Ségovie. Le 2 août 1810,
il écrit à Sophie: "J'ai soumissionné en
Espagne un bien de 20.000 livres de rente". Il s'agissait du
domaine de Ségovie. Or, il semble que Léopold n'en soit
pas resté propriétaire. Le seul achat que nous connaissons
est celui du couvent et terres attenantes des extrinitaîres
déchaussés, situé à Madrid. Cet achat
n'a pas été fait uniquement en son nom. Maria Catalina
était copropriétaire dans des proportions que nous ignorons.
Cette information nous est donnée, en même temps qu'une
autre évoquée pour la première fois, par une
lettre du général Hugo à son fils Victor, en
date du 13 mars 1822. Dans cette lettre, il est question de la propriété
de Madrid "achetée après la rupture par les tribunaux
espagnols des liens qui m'attachaient à ta mère, et
sur laquelle mon épouse actuelle n'a que des droits proportionnés
à son apport".
Aussi bien la vente que le jugement des tribunaux n'auront aucune
valeur après 1813.
En ce qui concerne les relations entre les époux
Hugo au tout début de la période espagnole, elles sont
ce qu'elles étaient à la fin de la période napolitaine.
Rapidement, elles vont se détériorer encore plus.
Le 18 octobre 1808, Léopold répond à une lettre
de Sophie, une Sophie toujours obsédée par les questions
d'argent. Les enfants ne doivent pas se ressentir, dit-il, "de
la rupture que nous avons établie entre nous. Il faudra qu'ils
ignorent cette rupture et être assez prudents pour ne pas les
en rendre participants par des éclats injurieux contre l'un
ou l'autre. Nous nous sommes prouvés que nous ne pouvions pas
vivre ensemble, mais l'intérêt de nos enfants l'ayant
emporté sur la nécessité d'un acte public de
séparation, tu devras les élever dans un égal
respect pour moi comme pour toi".
Nous aurions aimé connaître la réponse de Sophie
(17) afin d'expliquer la courte lettre du prolixe Léopold,
en date du 9 novembre:
(17) La disparition des lettres de Sophie est très regrettable. Nous sommes conscients d'être parfois plus sévères avec elle qu'elle ne le mérite.
"Je vous adresse, Madame, une reconnaissance de
500 francs. C'est pour le moment, au milieu des brillants avantages
que vous me supposez, tout ce dont je puis disposer; je suis fâché
de ne pouvoir faire davantage.
"Je ne puis faire que cette courte réponse à votre
longue lettre. Ne m'achetez rien et portez-vous selon vos désirs.
"Accusez-moi réception des 500 francs".
Quant on pense au ton modéré généralement
utilisé par le mari, à son souci de toujours tout expliquer,
on suppose que la lettre de Sophie devait être terrible. D'après
la lettre suivante de Léopold, elle devait être toute
en "jérémiades", "injures", "ennuyeuses
raisons".
Cette fois, il semble que la rupture soit définitive. Léopold
a changé de ton: il se montre agacé, il se fait agressif.
"Je ne vous proteste pas d'attachement, parce que je suis loin
de croire au vôtre" (22 déc.) "Vous pouvez
m'écrire tous les quinze jours, si vous en avez le temps; je
répondrai à vos lettres. Portez-vous bien" (27
mars 1809). "J'ai doublé la somme que par écrit
vous aviez exigée de moi et vous pensez m'obliger à
l'augmenter par vos menaces; vous vous trompez" (9 mai). Cette
lettre se termine sur un ton plus modéré: Léopold
est intensément ému; il n'a pas reçu de lettres
des enfants pour le premier janvier.
A son retour de Naples, début 1809, Sophie s'installe
rue de Clichy, puis rue Saint-Jacques et, au mois de juin, dans l'ancien
couvent des Feuillantines dont Victor parlera tant et tant de fois dans
son oeuvre. Peu de temps après, peut-être même tout
de suite, elle y cache Lahorie qu'elle loge au fond du jardin, dans
la sacristie d'un reste de chapelle. Il y restera jusqu'au 30 décembre
1810, jour de son arrestation par la police de Savary.
Lahorie étant mis au secret, Sophie Hugo va partir pour l'Espagne.
Comment en est-elle arrivée à prendre cette décision?
Si l'on en croît la requête au tribunal de Thionville,
elle l'a prise toute seule, ayant appris que son mari vivait publiquement
avec la fausse comtesse de Salcano et voulant faire cesser la situation
honteuse dans laquelle elle se trouvait: "Mme Hugo ayant été
informée de ce scandale, partit pour Madrid avec ses trois
enfants, espérant que son arrivée pourrait faire cesser
tous ces désordres. Son mari avait été fait général
depuis quelque temps (18) et se trouvait alors à Guadalaxara
près de Madrid, toujours avec la soi-disant comtesse dans sa
maison".
(18) Léopold était maréchal de camp, grade correspondant à celui de général de brigade, depuis le 20 août 1809.
Le "Victor Hugo raconté..." donne une
autre explication du départ pour Madrid.
Disons d'abord que Léopold avait usé de son crédit
pour faire venir ses frères cadets en Espagne: Louis, capitaine
au 55e régiment d'Infanterie, et Francis que nous avons déjà
rencontré à Naples, sous-lieutenant dans la gendarmerie.
En Espagne, Francis avait gagné les galons de lieutenant, puis
de capitaine, Louis ceux de major, puis de colonel.
Le colonel Hugo vint à Paris, chargé de mission par
son frère auprès de l'empereur. Il passa aux Feuillantines.
Son arrivée fit sensation sur les enfants qui "virent
entrer, vivement et joyeusement, avec des broderies sur tout l'habit
et un grand sabre brillant qui lui traînait aux jambes, un homme
grand et élégant qui ressemblait à leur père
et qui venait du pays du soleil".
D'après le "Victor Hugo raconté...", le colonel
était chargé d'une seconde mission par Léopold:
"il s'agissait de décider Mme Hugo à venir retrouver
le général en Espagne. Après trois ans de séparation,
le mari désirait ravoir sa femme et le père ses enfants".
Et puis, lit-on, il y avait une autre raison: la volonté du
roi Joseph de voir ses officiers s'établir dans le royaume.
Convoqué à ce sujet, Léopold aurait répondu
"qu'il allait dès le lendemain acheter le premier domaine
venu et qu'il y ferait venir sa famille".
Bien entendu, Léopold ne désirait pas la présence
de sa femme et n'avait chargé son frère d'aucune mission
auprès d'elle. Par contre, il est probable que Louis ait conseillé
sa belle-soeur de rejoindre son mari. Il avait au moins deux raisons
de le faire: d'abord il n'aimait pas Maria Catalina, ensuite ses convictions
religieuses n'admettaient pas les libertés que son frère
prenait avec les règles de la religion catholique.
Quant aux volontés du roi d'Espagne, nous en avons déjà
fait état. Il les manifestera lui même en délégant
à Sophie un autre officier: le marquis du Saillant, un neveu
de Mirabeau. Celui-ci est à Paris en février. Peu après
il convoye la famille Hugo sur les routes peu sûres qui mènent
à Madrid.
Sophie Hugo et ses trois enfants quittent Paris le 10
mars 1811. Le 16 juin ils arrivent à Madrid. La famille est logée
au palais Masserano déserté par ses propriétaires.
Léopold n'est pas là et ses enfants seront privés
de leur père pendant encore six semaines.
Lorsqu'il apprend la venue de sa femme, le général
Hugo entre en fureur. Il se précipite chez le "procureur"
et lui fait rédiger une requête en divorce. A tous les
griefs qu'il avait l'habitude de formuler contre sa femme, il ajoute
l'injure à l'autorité maritale: Sophie avait quitté
le domicile conjugal sans son autorisation et, toujours sans le consulter,
elle avait retiré l'énorme somme de 12.000 francs pour
couvrir les frais du voyage. Le document est immédiatement
soumis au président du Tribunal de première instance
de Guadalajara qui en approuve les conclusions. Le jugement est signifié
à Sophie le 10 juillet. Le lendemain, général
Lafon-Blaniac, gouverneur de Madrid, informe Mme Hugo que le procureur
est venu pour retirer les enfants à leur mère et les
mettre dans une maison d'éducation: "Je ne puis vous taire
que M. de Hugo, prévoyant les difficultés de votre part,
a invoqué l'autorité des lois et qu'elles ont parlé
en faveur de ses désirs. Je suis dans l'obligation de contribuer,
s'il est nécessaire, à leur exécution" (19).
(19) GUIMBAUD: "La mère de VH", op. cit., pp 201-203.
Il semble que l'exécution du jugement ait été
retardée de quelques jours. Le roi Joseph, qui était allée
à Paris assister au baptème du roi de Rome, arrive à
Madrid le jeudi 18 juillet. Ce jour là, ou le lendemain, Léopold
se rend au palais de Masserano. Les dispositions concernant les enfants
sont appliquées: Abel entre chez les Pages du Roi, Eugène
et Victor sont enfermés au collège des nobles tenu par
des moines.
Dans cette "prison", Sophie vient les voir chargée
de fruits et de confitures, mais il n'y a pas d'autres sorties que
les promenades en commun. Pourtant, une fois le père vint les
chercher pour la journée. Ils furent les hôtes de Maria
Catalina qui habitait avec son amant dans une jolie maison toute fleurie
de l'ancien Madrid. Elle les promena dans sa voiture sur le Prado,
"au grand scandale de tous les honnêtes gens", dit
Mme Hugo dans un brouillon de requête au roi Joseph.
Celui-ci, soucieux de l'étiquette et harcelé par Sophie,
s'entêtait à vouloir réconcilier les époux.
Il semble même qu'il y soit un instant parvenu si l'on en juge
par la lettre de Léopold à Sophie, en date du 5 août:
"Je n'ai fait que courir depuis ce matin et j'aurais été
te voir si je ne devais me trouver de bonne heure à la Casa
del Campo... Le Roi est informé que nous sommes contents: je
l'ai vu et je lui ai parlé. Ce soir, après le dîner
de Sa Majesté, j'irai te voir... Adieu, mon amie, crois à
mon attachement".
Le rapprochement des conjoints aurait pu être définitif.
Or, quelques temps après, quelqu'un se charge de mettre le
général au courant des relations de sa femme avec Lahorie.
La désunion est alors irrémédiable et les injonctions
du roi, comme celle du 30 janvier 1812, n'y changeront rien: "Je
ne dois pas vous cacher, écrivait Joseph à Léopold,
que ma volonté est que vous ne donniez pas ici un exemple scandaleux
en ne vivant pas avec Mme Hugo... Quel que soit le regret que j'aurais
de vous voir éloigné de moi, je ne dois pas vous cacher
que je préfère ce parti au spectacle qu'offre votre
famille depuis trois mois".
Nous avons essayé de rétablir les faits
tels qu'ils se sont déroulés. Voyons maintenant la version
de Sophie dans sa requête de 1814:
A son arrivée dans la capitale espagnole, "Mme Hugo écrivit
à son mari les lettres les plus amicales, ne lui parla point
de sa conduite, eut même l'air d'ignorer. Elle prétexta
une indisposition qui pourrait la retenir un mois à Madrid
afin de donner le temps au général d'éloigner
cette fille de sa maison, mais cette misérable aventurière
fit des scènes, menaça de se poignarder et força
le général de lever le masque. Il eut la faiblesse de
faire écrire par un de ses amis à sa femme, à
la mère de ses trois enfants, qu'il ne voulait plus vivre avec
elle, qu'il vivait depuis quatre ans en ménage avec Mme de
Salcano et qu'il ne s'en séparerait jamais, que si elle invoquait
quelque autorité pour le forcer à se conduire autrement,
il disparaîtrait et que jamais elle n'entendrait parler de lui.
Mme Hugo, atterrée par cette douloureuse lettre, hésitait
à demander protection et à faire connaître les
torts de son mari que, depuis quatre ans, malgré tout ce qu'elle
souffrait, elle avait religieusement cachés même à
ses amies les plus intimes; il lui semblait affreux d'accuser le père
de ses enfants. Mais le général se dévoila lui-même,
comme il l'a fait dernièrement ici; les scènes les plus
scandaleuses faites à sa femme instruisirent bientôt
tout Madrid. Mme Hugo, forcée de se défendre, convainquît
bientôt tous les honnêtes gens qu'elle était la
victime la plus opprimée et la plus patiente, qu'il n'y avait
que l'exaltation de l'amour maternel porté au plus haut degré
qui avait pu lui faire renfermer dans son sein, sans se plaindre,
tant d'angoisses, tant d'injures non méritées; mais
là, comme à Naples, aucune loi protectrice ne pouvait
prêter son appui à Mme Hugo et rappeler le général
à ses devoirs. La seule voie de la persuasion restait aux amis
intimes du général, aux personnes considérables
par leur rang et leur dignité, qui l'employèrent inutilement.
Une fois seulement, on cru avoir réussi. Le général
se trouvait depuis trois jours loin de cette femme et de son funeste
ascendant; il revint franchement à sa femme, avoua ses torts,
promit de vivre à l'avenir en bon époux et bon père
et de renvoyer la cause de tous les malheurs de sa femme. Malheureusement
un événement militaire l'obligea de quitter subitement
Madrid. Il retrouva cette malheureuse et ses horribles conseils. Alors
Mme Hugo fut forcée, après avoir souffert les traitements
les plus inouïs, de revenir en France, avec la promesse de Joseph
Bonaparte que, dans l'espace de dix-huit mois, deux ans au plus, il
trouverait le moyen de séparer le général de
cette femme et de le ramener à ses devoirs. Son Excellence
le comte de La Forêt, alors ambassadeur de France en Espagne,
actuellement ministre des Affaires étrangères à
Paris, voulut bien transmettre à Mme Hugo cette promesse de
Joseph Bonaparte, et quoique le général prétendit,
comme il le fait aujourd'hui, que sa femme avait à lui des
fonds considérables qu'il lui avait envoyés pour acheter
une terre en France, cette prétention fut jugée si dénuée
de fondement que son traitement de Cour, qui était de 12.000
francs par an, fut alloué à Mme Hugo pour vivre pendant
son séjour en France".
Quelles que soient les inévitables entorses faites
à la vérité et les omissions plus ou moins volontaires
contenues dans le texte de Sophie, nous avons la confirmation que Léopold
a voulu revenir à sa famille. S'il ne l'a pas fait définitivement,
c'est peut-être parce qu'il a appris qu'il était coiffé
par Lahorie. Seule une nouvelle si inattendue et si douloureuse pouvait
l'empêcher de se plier aux ordres de l'homme pour lequel il avait
la plus grande admiration, le plus grand dévouement, l'homme
à qui il devait sa carrière: Joseph Bonaparte.
Pendant cet intermède, que devient Maria Catalina?
Sophie laisse entrevoir des scènes déchirantes, des
menaces de suicide. Or il semble que Maria Catalina riposte par un
coup de tête: elle épouse le lieutenant d'état-major
Antoine-Anaclet Almeg, un espagnol au service du roi Joseph.
Mme Hugo, généralement bien informée, ne croit
pas à ce mariage. Il s'agirait d'un subterfuge de la "fille
Thomas", une façon de se donner de la respectabilité.
Dans la requête de 1814, nous lisons que, aussi bien à
Paris qu'à Thionville, Maria Catalina "s'est annoncée...
comme dame Almeg, épouse d'un colonel aide de camp du général,
qui avait eu le malheur d'être grièvement blessé
et fait prisonnier à la bataille de Vitoria et cet homme, dont
elle a eu l'audace de se dire la femme, (qui avait été
attaché à l'état-major du général
en Espagne en qualité de lieutenant et l'avait quitté
à Burgos par suite de mécontentements survenus entre
lui et le général) n'a point été fait
prisonnier et existe actuellement en France dans la plus affreuse
misère, puisqu'il a été forcé un hiver
de vendre jusqu'à son épaulette pour vivre; ce qui pourra
se prouver facilement à la justice si cette fille s'obstine
à soutenir un roman qui pourrait la rendre passible des peines
prononcées par la loi contre les faussaires. Déjà
on assure qu'elle se vante d'avoir un passe-port obtenu à Paris
sous le nom d'Almeg, et qu'elle vient de passer bail du château
d'Hus sous le même nom; je ne puis croire à une audace
qui la mettrait dans le cas d'être poursuivie par le ministère
public".
On pourrait croire Sophie et penser que le soi-disant mariage n'était,
pour Maria Catalina et son amant, qu'un paravent, une protection contre
les exigences de la mondanité. Cette fable, inventée
dans des circonstances particulières, aurait été
oubliée par la suite. Or Maria Catalina a traîné
le nom d'Almeg jusqu'à la mort.
Dans l'acte de son mariage avec le général Hugo (1821),
elle est dite Marie-Catherine Thomas y Saétoni, comtesse de
Salcano, veuve d'Anaclet d'Almay, vivant propriétaire, décédé
à La Havane le 16 août 1817. Ce décès a
été attesté par une lettre de M. O.Sault, ancien
ministre d'Espagne, datée du 15 août 1819.
Le mariage de 1821 est d'ailleurs annoncé par Léopold
à ses amis par un faire-part imprimé dont le texte est
le suivant: "Monsieur le général Léopold
Hugo a l'honneur de vous faire part qu'il vient de régulariser
les liens purement religieux qui l'unissaient à Mme Veuve d'Almé,
comtesse de Salcano".
Enfin, dans l'acte de son décès (1858), Maria Catalina
est "veuve en secondes noces" du comte Hugo.
Il est donc difficile de nier la réalité de ce mariage
que nous sommes tentés de placer en 1811, au moment où
Léopold, sur ordre de Joseph Bonaparte, a abandonné
sa maîtresse pour sa femme légitime. Bien entendu, ce
n'est qu'une supposition et la découverte de nouveaux documents
permettrait d'établir la vérité sur cet événement
de la vie de Maria Catalina qui, pour l'instant, reste mystérieux.
Pour appuyer la thèse du mariage réel, nous dirons que si les seules contingences du moment avaient nécessité la fiction d'une union légitime, Maria Catalina se serait donné un mari imaginaire. Or Antoine Almeg a bien existé. Deux documents, découverts au Service Historique de l'Armée (20), en apportent la preuve. Il s'agit d'une demande d'intégration à l'armée impériale (2 décembre 1813) et de la réponse négative du Bureau des Troupes à cheval (10 décembre 1813).
(20) Vincennes, class. Officiers, 1791-1847. Cf APPENDICES 1 et 2. Nous devons la découverte de ces documents à l'obligeance de M. Auguste Brunetti qui a bien voulu faire, pour nous, des recherches sur place.
Almeg avait été sept ans au service de
l'ancienne dynastie espagnole, puis était passé aux ordres
de Sa M.C. Joseph Napoléon et affecté à différents
services de l'état-major de la province de Madrid en qualité
de lieutenant.
On croit deviner qu'il quitte l'Espagne peu après l'été
1811, pendant lequel nous sommes tentés de situer son mariage
avec Maria Catalina. Après avoir servi quatorze mois dans l'ancien
royaume d'Etrurie, érigé en grand-duché de Toscane
par Napoléon au bénéfice de sa soeur Elisa, Almeg,
avec son régiment, est versé dans la division Molitor
qui opère dans le nord de l'Allemagne.
Il échoue finalement au dépôt de Sainte-Foy,
en Gironde, où, six jours avant le traité de Valençay,
qui redonne la couronne d'Espagne à Ferdinand, il sollicite,
auprès du ministre de la guerre, un emploi "dans un régiment
de Cavalerie français ou italien". La réponse est
rapide: les emplois vacants sont réservés aux militaires
qui avaient participé aux dernières campagnes.
Dans la lettre d'Almeg, un passage retient particulièrement
notre attention; nous nous garderons de le commenter: pour confirmer
ses services espagnols, le lieutenant Almeg en appelle au témoignage
de Léopold Hugo qui avait été son supérieur
comme chef d'état-major de la province de Madrid.
Pour en terminer avec l'évocation du lieutenant
Antoine-Anaclet Almeg, signalons que son nom apparaît curieusement
dans un livre écrit par le général Hugo: "Journal
Historique du Blocus de Thionville en 1814, et de Thionville, Sterck,
et Rodemack en 1815", édité à Blois en 1819,
chez Verdier.
L'ouvrage, qui ne porte pas de nom d'auteur, est soi-disant rédigé
"sur des rapports et mémoires communiqués par M.
A.-An. Alm. (sic), ancien officier d'état-major du Gouvernement
de Madrid".
On se demande pourquoi le général Hugo n'a pas voulu
signer son excellent travail. Ecrivain convenable, bon technicien
en matière militaire, honnête homme, qu'avait-il à
craindre?
Il aurait pu, comme il l'a fait pour d'autres oeuvres, se donner
un pseudonyme. Or, il a voulu, à tout prix, que son ouvrage
porte le nom d'une personne vivante à l'époque des événements
racontés.
Il s'adressa d'abord à son frère Louis. La réponse,
datée du 23 mars 1818, est courte et sèche: "Comme
mes moyens et mes connaissances militaires ne me permettent pas d'écrire,
je ne me soucie guère que tes mémoires sur les deux
sièges de Thionville soient imprimés à mon nom,
par la raison que je craindrais qu'on vienne à savoir qu'ils
ne sont pas de moi. Je vais en faire la proposition à Francis"
(21).
(21) Arch. dép. de Loir-et-Cher, Blois, dossier Hugo.
Nous ne savons pas si le cadet des frères Hugo a été contacté, mais comme nous sommes à l'époque où le général Hugo a dû apprendre la mort d'Almeg, il a immortalisé le nom de celui envers qui il avait peut-être une dette de reconnaissance.
Revenons à Madrid, au début de 1812. Sophie
vit seule dans le vaste et luxueuse demeure des Masserano. Elle voit
très peu ses enfants et n'a plus aucun espoir de détacher
son mari de la "fille Thomas". Depuis son arrivée,
son mari lui avait donné 4750 francs. Elle aurait dû recevoir
une somme équivalente, versée petit à petit par
une main mystérieuse. Le 31 décembre, le commandant de
la gendarmerie impériale lui avait écrit pour s'assurer
si la seconde somme avait bien été remise. Cet argent
provenait, dit-il, d'une "personne qui n'aimerait pas que vous
fussiez dans le besoin". On s'accorde à admettre que cette
personne c'est Lahorie. Depuis le milieu de 1811, il avait été
transféré de Vincennes à La Force, libéré
du secret et autorisé à recevoir des visites.
Le 3 mars, Sophie quitte Madrid, emmenant Eugène et Victor.
En avril, ils sont de retour aux Feuillantines.
A l'époque, Lahorie a l'espoir de retrouver la liberté...
une liberté qui pourrait être dans l'exil aux Etats-Unis.
Sophie a peur de perdre son ami. Elle entre dans la conspiration Malet
et l'y entraîne.
Le 23 octobre, alors que la retraite de Russie est commencée,
Malet délivre Lahorie pour en faire le ministre de la police.
Les conjurés sont maîtres de Paris... pour quelques heures.
Le 28 ils sont condamnés à mort. Mme Hugo apprit le
jugement sans un mot, sans une larme, mais, raconte Adèle Foucher
qui était présente, "ses genoux tremblaient".
Le lendemain les conspirateurs sont fusillés dans la plaine
de Grenelle et inhumés au cimetière de Vaugirard. Derrière
les grilles du cimetière, une femme assistait à l'inhumation:
Sophie Hugo menait le deuil de Lahorie "jusqu'à la fosse
commune" (22).
(22) GUIMBAUD: "La mère de VH", op. cit., p. 263. Cf également la nouvelle écrite par Abel Hugo: "Le cimetière de V ".
Pendant ce temps, Léopold est à Madrid,
chef d'état-major du général Jourdan, puis commandant
de la place. La royauté de Joseph Bonaparte tire à sa
fin. Les armées françaises ne peuvent plus contenir les
troupes de Wellington et les partisans espagnols. Au mois de juin 1813,
elles battent en retraite et, à Vitoria, livrent une dernière
bataille dans la confusion. L'Espagne est libérée.
Le roi Joseph venait de perdre son trône. Plus malheureux,
ses officiers perdaient leur grades, leurs titres, les biens acquis
en Espagne. Ils n'avaient le choix qu'entre la retraite ou la réintégration
dans l'armée française avec le grade d'avant le service
d'Espagne et de Naples. A Vitoria, Léopold avait même
perdu ses papiers et l'argent qu'il n'avait pas dépensé.
Sur le chemin du retour, Léopold, Maria Catalina, Abel, s'arrêtent
à Pau. L'ancien page du roi est mis interne au lycée.
Les amants s'installent à Lembeye, à 30 km de Pau.
A Paris, Sophie questionne les officiers qui viennent des Pyrénées
pour avoir des nouvelles de son fils et, aussi, pour ne pas perdre
la trace du porte-monnaie de Léopold.
Abel, lui, n'écrit pas souvent à sa mère. Dans
une lettre du 24 septembre 1813, elle lui en fait le reproche. C'est
une lettre bourrée de commisération pour son mari, de
dédain pour sa rivale et, bien entendu, des sempiternels soucis
d'argent.
"Je ne te gronderai pas, mon cher Abel, de ne m'avoir pas donné
plus tôt de tes nouvelles, parce que je pense que c'est plutôt
légèreté, défaut de réflexion sur
les inquiétudes que je pouvais avoir, que défaut d'attachement
de ta part... que cela ne t'arrive plus. J'ai eu de tes nouvelles
indirectement par le général Motte, mais aujourd'hui
qu'il doit avoir quitté Paris, personne ne m'en donnerait si
tu n'écrivais pas. Je ne pense pas que ton père puisse
te le défendre, mais si cela était, ce serait une circonstance
d'une conduite répréhensible sous bien d'autres rapports,
et ton devoir alors serait de ne pas obéir, pas plus que tes
frères ne devraient le faire, si j'oubliais assez les droits
sacrés de la nature pour leur défendre d'écrire
à leur père. Si cette défense t'a été
faite, pour éviter les tracasseries, des discussions que les
passions qui aveuglent ton père élèveraient entre
nous, écris-moi à son insu".
Cette incitation est inexplicable. Nous ne pouvons nous imaginer
Léopold interdisant à ce jeune homme de quinze ans d'écrire
à sa mère. D'ailleurs ne vient-il pas de le faire. Nous
aurions bien aimé connaître cette lettre d'Abel pour
savoir ce qu'il dit de Maria Catalina. Excepté sur le chemin
qui menait à Pau, il ne devait guère l'avoir rencontrée.
Léopold avait certainement la délicatesse de ne pas
lui imposer sa présence, mais on devine le chagrin du fils
qui savait son père en compagnie d'une autre femme que sa mère.
Il avait dû en faire part à Sophie.
"Je vois mon pauvre ami, écrivait celle-ci, que tu as
beaucoup à souffrir avec cette femme. J'ai pleuré souvent
sur ton sort, sur celui de ton malheureux père qui, s'il nous
fait beaucoup de mal, s'en est fait et s'en fait encore à lui-même...".
Et Sophie en arrive aux questions d'argent: "Quelle belle destinée
ton père a gâtée! Tous les avantages qu'il pouvait
retirer de son service en Espagne sont perdus pour sa famille et pour
lui-même. Il revient de là avec des dettes, car je crois
bien qu'il n'a pas achevé de payer la maison qu'il avait acheté
à cette femme. Et comment les payera-t-il aujourd'hui... Et
comment vivra t-il, et nous aussi... Si tu sais quelque chose relativement
au paiement de cette maison, mande-le moi dans ta première
lettre, car je suis bien inquiète à ce sujet. Il est
affreux de voir un père de famille se dépouiller ainsi
que tous les siens pour une femme semblable".
Le lettre continue sur ce ton et Sophie la termine en demandant à
Abel d'espionner son père et de lui en faire le rapport: "Dis-moi...
si ton père part et l'endroit où il ira. Taches de le
voir au reçu de ma lettre et me marque ce qu'il compte faire,
si tu peux le savoir. Est-il retiré à Lembeye ou y est-il
employé comme militaire? Réponds-moi promptement sur
tout ce que je te demande...".
Le 11 septembre 1813, Léopold Hugo entre au service
de l'Empereur avec le petit grade de major et est employé au
quartier général de l'armée. Il rejoint celle-ci
en Allemagne alors qu'elle reflue vers la France.
Passant par Paris, il y laisse Maria Catalina. Sophie nous dit qu'elle
y vécut six mois sous le nom d'Almeg. Il ramène Abel
à sa mère et rencontre probablement ses deux autres
fils qui sont encore aux Feuillantines. Pour peu de temps: afin de
prolonger la rue d'Ulm, la ville va s'approprier le fameux jardin,
et, le 31 décembre, la famille Hugo va habiter la rue du Cherche-Midi.
Le 9 janvier 1814, le major Hugo se voit confier le commandement
de la place de Thionville. Pendant 98 jours, il résiste aux
assauts des Prussiens, Russes et Hessois et ne rend la place que lorsqu'il
a la notification officielle de l'abdication de l'Empereur, bien après
le 6 avril. Il est autorisé à ne pas quitter la ville.
Dès que les communications sont rétablies, Maria Catalina
accourt. Elle "s'installa encore dans la maison du général,
raconte Sophie, cohabita et vécut publiquement avec lui; elle
commanda en maîtresse souveraine; enfin elle usurpa la place
d'une véritable épouse".
A Paris, Sophie était toute à la joie de la restauration
des Bourbons. Habillée de blanc, chaussée de vert, les
couleurs à la mode du nouveau régime, cette femme de
42 ans ne manque pas une fête publique. Pour récompenser
le royalisme obstiné de la mère, les enfants reçoivent
la décoration de l'ordre du Lys.
A la mi-mai, après ces belles journées d'enthousiasme,
Mme Hugo prend la route de Thionville, décidée à
chasser Maria Catalina du lit et de la maison de Léopold. Pour
soutenir son entreprise, elle emmène son fils Abel avec elle.
Pauvre garçon qui va vivre, pendant près d'un mois,
des journées dramatiques! En voici le récit fait par
Sophie:
"L'exposante... s'est rendue dans cette ville pour vivre avec
son mari; elle espérait y être traitée maritalement
et obtenir la protection et l'assistance que la loi prescrit aux époux;
elle a été reçue avec dédain et mépris,
mise à coucher dans l'antichambre, tandis que la fille occupait
la chambre à coucher de l'appartement et se renfermait toutes
les nuits sous clé avec le général dans cette
partie du logement. Mme Hugo fut assujettie les premiers jours à
manger à la même table que la fille Thomas et forcée
sous peine de mauvais traitements de lui faire accueil. Mme Hugo se
plaignit avec ménagement, elle exposa avec modération
le danger auquel s'exposait son mari de vivre avec une concubine dans
la maison conjugale, qu'il oubliait sa dignité, que c'était
un attentat aux moeurs, et qu'il se rendait passible des peines prononcées
par l'art. 339 du Code Pénal.
"Les démarches de l'exposante devinrent infructueuses
et la médiation des amis du général inutile.
Le sort de Mme Hugo devint chaque jour plus déplorable. Son
mari ne quitta plus la chambre où couchait cette fille, et
s'y enfermait souvent sous clé seul ou avec elle plusieurs
heures de la journée, au grand scandale de toute la maison,
et lorsque quelques affaires pressantes rendaient la présence
du général nécessaire, après avoir essayé
d'ouvrir, on l'appelait, et comme souvent il ne répondait pas,
alors on lui disait à travers la porte qui le demandait et
pourquoi; et s'il jugeait que cela en valût la peine, un instant
après il sortait. Cette scène scandaleuse s'est renouvelée
plusieurs fois avant l'arrivée de Mme Hugo et depuis, notamment
le 1er juin dernier. Au reste il mangeait dans cette chambre et y
faisait manger ceux qu'il invitait à sa table. Son épouse
fut congédiée, obligée avec son fils de manger
à une table particulière, servie par les domestiques
qui ne recevaient d'ordre que de cette fille Thomas et à qui
elle avait déclaré qu'elle était seule maîtresse
dans la maison et qu'ils ne devaient point obéir à Mme
Hugo qui, ayant un jour demandé qu'on fit son lit, reçut
pour réponse qu'on ne pouvait le faire sans la permission de
Mme Almeg.
"L'exposante épargnera à la justice le détail
des injures graves, des sévices et mauvais traitements qu'elle
a éprouvé depuis qu'elle est arrivée en cette
ville. L'intérêt qu'elle porte à son mari, celui
de ses enfants, l'empêchent de présenter le tableau de
tous ses malheurs, auxquels son mari a mis le comble en l'abandonnant
avec son fils sans pourvoir en aucune manière à ses
besoins dans le logement qu'il a quitté en lui faisant les
menaces les plus violentes si elle essayait de le suivre, et cela
pour aller vivre au château d'Hus avec sa concubine, qui est
censée avoir loué le château; la justice connaîtra
facilement la fraude, puisque cette malheureuse ne possède
rien au monde. Il est bien affligeant pour Mme Hugo d'être dans
la nécessité d'invoquer l'autorité des lois pour
obliger le général à recevoir son épouse,
à la traiter maritalement et à congédier l'être
vil et abject avec lequel il se plaît à vivre en concubinage.
L'ordre social le veut impérativement, le maintien des bonnes
moeurs l'exige, la loi l'ordonne puisqu'elle prononce des peines contre
le mari qui entretient une concubine".
En conséquence, Sophie Hugo demandait au tribunal que son
mari soit condamné à la recevoir dans la maison conjugale,
que la femme Almeg soit chassée et que, en attendant le jugement,
elle perçoive une pension alimentaire.
Cette demande est datée du 4 juin 1814; le 11, Léopold
contre-attaquait par une demande en divorce.
Pour agir en son nom dans la capitale dans le cadre de
son action pour la dissolution du mariage, Léopold Hugo donne
procuration à sa demi-soeur Marguerite, qu'il appelle familièrement
Goton, veuve du sous-lieutenant Martin-Chopine, tué en Espagne.
C'est un choix maladroit car elle et Sophie se haïssaient réciproquement
depuis qu'elles avaient habité ensemble à Nancy.
Le 17 juin 1814, la veuve Martin fait apposer les scellés
sur le logement de Sophie et fait conduire les enfants chez elle.
Pierre Foucher, ami de la famille Hugo et futur beau-père de
Victor, accourt et assiste à ce qu'il appelle un "éclat
fâcheux". Le lendemain, il écrit à Léopold
pour le supplier de renoncer à tout procès. Le major
Hugo lui répond qu'il veut bien se résigner à
un nouveau sacrifice en transformant son action en divorce en une
simple demande de séparation de corps et de bien, mais il veut
avoir des assurances pour l'avenir.
Le 23 juin, Sophie est de retour à Paris. Le surlendemain,
elle adresse une requête au tribunal de la Seine afin de retrouver
son domicile parisien et ses enfants. Elle obtient satisfaction dès
le 5 juillet.
A Thionville, Léopold est tenu informé des événements
par sa soeur. La Goton, qui n'est peut-être pas si méchante
qu'on l'a prétendue, conseille même une réconciliation.
Celle-ci est impensable à l'époque. Avec Mme Trébuchet,
comme l'appelle son mari, ce démon, comme il la qualifie, tout
accord est désormais impossible. Il lui reproche de n'en faire
qu'à sa tête et de faire des scènes partout lorsqu'on
la contrarie. Sans compter ses demandes incessantes en matière
financière. "Cette femme est insatiable d'argent",
écrit-il à Goton le 14 juillet. "Quant au conseil
de vivre avec elle, tu sais bien que cela est impossible: je ne l'ai
jamais tant abhorrée".
Cette détestation doit surtout dater du jour où il
a appris l'intimité des relations de sa femme avec le général
Lahorie. Mais celui dont la liaison avec Maria Catalina est patente
depuis longtemps peut-il en faire état? Et pourtant, dans sa
demande de divorce, il a articulé le délit d'adultère.
Bien entendu, Sophie s'en défendra. Elle le fera d'ailleurs
gauchement en allégant que son ami était un "respectable
vieillard".
Ce "respectable vieillard" était mort à 46
ans. A Thionville, Léopold Hugo n'en a pas encore 41 et il
se morfond dans l'inactivité. Le comte Dupont, ministre de
la guerre, l'a félicité pour sa belle conduite pendant
le siège, mais ne lui a offert aucun poste. Le 9 septembre,
il est mis en demi-solde. Il rejoint alors Paris avec Maria Catalina
et, par prudence, le couple loue deux appartements, l'un 12 rue Pot-de-Fer
au nom de Mme Almeg, l'autre 35 rue des Postes au nom du général
comte Hugo.
Le 26 janvier 1815, une ordonnance de référé
place les enfants Hugo sous l'autorité paternelle et donne à
Léopold le choix du domicile et la propriété des
meubles de l'appartement occupé par Sophie.
Le 10 février, fort de ce jugement, Léopold Hugo arrache
les enfants à leur mère et fait conduire Eugène
et Victor à la pension Cordier et Decotte.
Dans une requête au président du tribunal civil de la
Seine (23), Sophie raconte que sous le prétexte de retirer
le coucher et le linge nécessaire à ses enfants, le
sieur Hugo enleva tout le linge à l'usage de l'exposante, dix
chemises, vingt-quatre paires de bas, dix-neuf mouchoirs de batiste,
toute l'argenterie, une lorgnette de spectacle en vermeil, et il alla
déposer le tout dans les mains de sa concubine, la dame Almeg".
(23) GUIMBAUD: "La mère de VH", op. cit., pp 279-281.
Le 13 février, Léopold revient chez Sophie
pour lui ordonner de vider l'appartement de tout ce qu'il contient et
de se rendre au domicile conjugal. La rencontre des époux, la
dernière, fut dramatique. La scène horrible est racontée
par Sophie au président du tribunal. Léopold commence
par informer son épouse qu'elle vivra seule, sans ses enfants,
sans domestiques, sans voir personne. Comme elle demandait le sort qui
lui était réservé, "il répondit qu'elle
le saurait plus tard, mais qu'elle se mît en tête qu'il
ne lui devait que du pain, de l'eau et le couvert; et, sans la plus
légère provocation, il poussa l'outrage jusqu'à
cracher trois fois au visage de l'exposante, en lui disant que c'était
pour prouver à tout le monde l'estime qu'il avait pour elle;
comme un furieux, il se jeta sur l'exposante, la saisit à la
gorge, se répandit contre elle en invectives des plus grossières
et des plus outrageantes,... l'accusa d'avoir mené une vie débordée
pendant son absence".
La version de Sophie est certainement proche de la réalité.
Nous savons son mari capable de colères terribles. Ce que nous
ignorons, c'est l'attitude de Sophie qui a provoqué cette fureur.
Dans sa requête, Sophie en appelle au témoignage des
voisins et le tribunal lui rendra son domicile et ses meubles.
Le 31 mars, appelé à quitter Paris, Léopold
place Eugène et Victor sous l'unique responsabilité
de la veuve Martin: "Je te confie le soin de mes jeunes enfants
et sous aucun prétexte je n'entends qu'ils soient remis à
leur mère ni sous sa surveillance. C'est à toi seule
que je les confie et c'est à toi que M. Cordier doit en répondre".
Il donne à sa soeur de l'argent pour le petit entretien et,
pour la pension et les dépenses importantes, il place des fonds
chez l'avocat Katzenberg désigné comme curateur.
Le 21 novembre 1814, le roi avait redonné à
Léopold Hugo son grade de maréchal de camp tout en le
maintenant en non-activité. Il l'avait également fait
chevalier de Saint-Louis et, un peu plus tard, chevalier de la Légion
d'Honneur.
Pendant les Cent jours, le ministre de la guerre lui confie de nouveau
la défense de Thionville. C'était le 31 mars 1815. Il
a ordre de partir aussitôt et nous avons cité la lettre
écrite à sa soeur, n'ayant pas le temps de lui faire
une visite.
Le ministre lui avait dit que les autorités, la garnison et
les habitants le réclamaient. Et c'était vrai. Le 4
mars, un ami lui avait écrit de Thionville: "Puissions-nous
fêter ensemble et avec vous l'anniversaire de notre délivrance,
avec plaisir nous boirions à votre bonheur, à un bon
commandement près de nous, et à la fin de vos tracasseries
de ménage". Le scandale provoqué par la venue de
Sophie, le concubinage notoire avec Maria Catalina, n'avaient altéré
en rien l'estime et la sympathie que ses collègues et la population
avaient pour Léopold Hugo.
Nous ne savons pas ce que devint Maria Catalina pendant le deuxième
séjour de son amant à Thionville, mais nous pouvons
supposer qu'elle l'y a rejoint comme la première fois et qu'elle
a partagé avec lui les inconvénients d'un second siège.
La conduite du commandant supérieur de la place fut aussi
exemplaire que la première fois. Assiégé par
les Russes et les Prussiens, il résistait encore quatre mois
après l'entrée de Louis XVIII à Paris. Sa résistance
aux alliés n'était pas opposition au régime:
il l'avait montré en faisant flotter le