MARIA CATALINA

La belle-mère corse de Victor Hugo

Antoine-Dominique MONTI - Roch MULTEDO

 

"toi tu peux emplir ta tombe de résurrections...
tu dirais en mourant: vous me réveillerez en dix-neuf
cent vingt... vous me réveillerez en dix-neuf
quatre-vingts...".

LES TABLES PARLANTES,
Jersey, le 29 septembre 1854.

 

Au tout début du XIXe siècle, la Corse désemparée n'est pas jugée capable d'une administration régulière. Les deux départements, celui du Golo, chef-lieu Bastia, et celui du Liamone, chef-lieu Ajaccio, subissent en commun la dictature d'un envoyé extraordinaire du Premier Consul.
En 1801, l'île est hors Constitution: préfets et chefs militaires obéissent au conseiller d'Etat Miot investi de pouvoirs sans limites.
A ce gouvernement succède un autre régime d'exception. Le 12 janvier 1803, un arrêté règle les attributions du général Morand, commandant la 23e région militaire, et lui donne tous les pouvoirs juridictionnels (1).

(1) "Etude historique sur l'administration de la justice en Corse depuis les temps anciens jusqu'à nos jours", discours prononcé par M. le Premier Président CALMETES à l'audience solennelle d'inauguration du nouveau Palais de Justice de Bastia, le 12 mai 1858, 2e éd., Bastia, imp. Fabiani, 1859.

Avec Miot et Morand, c'est un régime de terreur qui s'installe en Corse. Les deux hommes exécutent avec rigueur les ordres du Premier Consul... et en rajoutent. La censure est instaurée. Les tribunaux criminels sont supprimés. Une juridiction d'exception, dont les Corses sont exclus, juge sans recours. Elle punit indifféremment de la peine de mort les assassinats consommés et les crimes de la pensée. Les troupes de ligne, les corps de gendarmerie et les colonnes mobiles de gardes nationales parcourent le pays pour des expéditions punitives, brûlent les maisons, pratiquent les exécutions sommaires et emportent des otages. Si l'on ajoute, en 1802, le spectre de la famine et, en 1804, celui de la peste que peuvent introduire les bateaux venant de Livourne, sans compter les brigandages, on a de la Corse de ce début de siècle un sombre tableau qu'éclairent à peine des avantages fiscaux, quelques plans de gros travaux et de vagues mesures d'amnistie.
Si Bonaparte avait exigé pour ses compatriotes une police sévère et qui fut en réalité "abusive", comme il la qualifiera lui même en 1809, c'est que les Corses n'étaient pas définitivement acquis à la France et, moins encore, au gouvernement consulaire. D'ailleurs, le parti anglais restait puissant.
Malgré le traité d'Amiens, la paix est fragile. L'escadre anglaise surveille la Méditerranée et Nelson fait de longs séjours à la Maddalena. C'est à partir de cet îlot, situé au nord de la Sardaigne, que les émigrés recrutent des Corses pour l'armée anglaise et font du renseignement (2). La situation reste préoccupante pour le gouvernement français.

(2) Ersilio MICHEL: "Progetti di riconquista britannica dell'isola", in Archivio Storico di Corsica, VII-1, gennaio-marzo 1932.

Aussi, à la fin de 1802, une partie de la 20e demi-brigade, stationnée à Marseille, reçoit l'ordre de se préparer à renforcer la défense de la Corse et celle de l'île d'Elbe récemment annexée à la France. Le commandement du 1er bataillon est confié à Léopold-Joseph-Sigisbert Hugo, un homme qui s'était illustré à l'armée du Rhin et y avait gagné l'amitié du général Moreau ce qui, à l'époque, n'était pas une référence (3).

(3) Pour l'ensemble de cette étude nous avons beaucoup utilisé les Mémoires du général Hugo, 3 volumes, in 8°, Ladvocat éd., Blois 1823, et les Oeuvres complètes de Victor Hugo, magnifique édition chronologique en 20 volumes publiée sous la direction de Jean MASSIN par le Club Français du Livre. Sauf mention spéciale, les lettres citées sont tirées de ce dernier ouvrage qui nous a été complaisamment prêté par M. Jean-Baptiste Bellagamba.

 

Léopold Hugo débarque à Bastia le 18 janvier 1803. Il a 29 ans. Il est accompagné de ses trois enfants: Abel, quatre ans, Eugène, deux ans, Victor, pas tout à fait onze mois, et de leur gouvernante, Claudine.
Mme Hugo (née Sophie Trébuchet) n'est pas là. Son mari l'avait envoyée à Paris auprès de Joseph Bonaparte pour être disculpé d'une accusation calomnieuse. Partie de Marseille le 28 novembre, elle rejoindra son mari onze mois après.
Les longueurs et les difficultés du voyage, les visites nombreuses aux personnages influents qui gravitaient autour du Premier Consul ne suffisent pas à expliquer qu'une mère reste si longtemps séparée de ses enfants.
Certes, nous savons que Sophie n'aimait pas faire les arrières du front pour assurer le repos du guerrier. Le ménage avait vécu heureux tant que Léopold eut la charge sédentaire de rapporteur près le Conseil de Guerre de la 17e division de Paris. Les nécessités de la guerre avaient mis fin à une lune de miel de deux ans. Lorsque Léopold était parti pour les champs de bataille de la Souabe, il avait installé sa femme à Nancy, où il était né, pour avoir la joie de la retrouver de temps en temps. Et Sophie, qui ne s'y plaisait pas, qui ne s'entendait guère avec sa belle-mère chez qui elle habitait, avait menacé de regagner Nantes, sa ville natale, où elle espérait retrouver, selon sa propre expression, "la tranquillité et peut-être le bonheur".
C'est probablement avec les mêmes raisons que, cette fois, Sophie s'attarde à Paris. Mais, surtout, elle retrouve celui à qui elle avait demandé d'être le parrain de Victor: le général Victor-Claude-Alexandre Fanneau de Lahorie (4).

(4) Victor-Marie Hugo devait ses prénoms à ceux qui auraient dû le porter sur les fonds baptismaux: le général Lahorie et la baronne Délélée. Le baptème n'eut pas lieu, ce qui provoqua des difficultés lors du mariage avec Adèle Foucher.

Pour Sophie, Lahorie a concrétisé son idéal politique et ses aspirations amoureuses. Elle aimait en lui l'homme de courage, d'énergie, de perfection et d'ambition, en même temps qu'elle l'approuvait d'avoir embrassé le parti de Moreau, le rival de Bonaparte soutenu par les royalistes. Il semble acquis que c'est au cours de ce séjour prolongé à Paris qu'elle devint l'amante du général si, toutefois, elle n'avait été jusque là que son admiratrice (5).

(5) Cf Louis GUIMBAUD: "La mère de Victor Hugo", lib. Plon, Paris 1930.

Quoiqu'il en soit, l'inclination réciproque qui avait conduit Sophie Trébuchet (25 ans et demi), et Léopold Hugo (24 ans) à unir leurs destinées par un mariage civil, célébré à Paris le 15 novembre 1797, sera brisée. Très tôt chez elle; plus tard chez lui. Ils n'étaient pas faits l'un pour l'autre.
Léopold Hugo (6) c'est autre chose que ce "héros au sourire si doux" immortalisé par un fils génial.

(6) Cf surtout Louis BARTHOU: "Le général Hugo", Hachette 1926.

C'est d'abord un être de chair compacte et de sang bouillonnant avec, peut être, la "probité candide" de Booz, comme lui "bon maître et fidèle parent", comme lui "généreux quoiqu'il fut économe".
Au physique: 1,70 m, le poil châtain, les yeux bruns, un visage long et coloré, un nez gros, des lèvres charnues, un cou puissant.
Dans un corps sain, infatigable, une énergie généralement contenue par une âme raisonnable et, surtout, une bonté naturelle qui se manifeste par des attitudes naïves et une franchise ingénue. Pour les hommes, un copain exigeant; pour les femmes et les enfants, un ami indulgent.
Léopold s'était engagé dans la profession militaire par vocation et c'était très bien ainsi car c'est dans l'action guerrière que son énergie a trouvé son meilleur exutoire. Hélas! les militaires avaient aussi des temps de repos et cette énergie explosait en colères terribles ou débridait sa sensualité.
Léopold faisait l'amour comme il faisait la guerre: à la hussarde, et il semble que son épouse, du moins telle que nous avons appris à la connaître, ait été incapable d'épuiser sa force virile.
D'après le "Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie" (7), dans un portrait qui n'est pas tout à fait exact, Sophie était "petite, mignonne, des mains et des pieds d'enfant; elle avait quelques traces de petite vérole, mais qui disparaissaient dans l'extrême finesse de sa physionomie et de son regard intelligent".

(7) L'ouvrage a été écrit par Adèle Hugo avec des éléments essentiellement fournis par son mari, parfois même sous sa dictée. Il a été édité à Paris en 1863 par Lacroix. Nous utilisons le texte contenu dans le MASSIN.

Cette petite chose était pourtant bourrée de détermination et de fierté. Entêtée, inflexible, implacable: ce sont les qualificatifs qui reviennent sous la plume de ses biographes. Chez lui, l'énergie était propriété physique; chez elle, vertu morale.
Comme le Marquis de Champmercier des "Misérables", Sophie était ultra-royaliste et ultra-voltairienne. Orpheline de mère, elle avait été éduquée par une vieille tante incrédule et sceptique qui lui avait fait aimer la lecture et le théâtre mais l'avait fermée à jamais aux spéculations métaphysiques et à la poésie.
Léopold a aimé passionnément cette femme, même s'il lui arrivait d'épancher ailleurs un trop-plein d'amour. Elle n'a pas su - ou n'a pas voulu - le garder. Une autre femme saura s'attacher cette force de la nature que Sophie a dédaignée. Sophie étant à Paris, l'autre a pris place dans le coeur du mari.

 

C'était donc en 1803. Bastia était une petite ville d'environ 8000 habitants. Une faible partie de la population habite la citadelle. C'est là que les Hugo s'installent, dans un appartement du premier étage de la maison Progher (8), l'actuel presbytère.

(8) Le 13 août 1950, à l'occasion du XIXe congrès des écrivains de France, on apposa, sur la façade, une plaque de marbre qui rappelait que "cette vieille demeure abrita Victor Hugo tout enfant". Elle était rehaussée du portrait du poète en médaillon sculpté par Jean Pekle. Quelques années après, la plaque se décolla et fut brisée en tombant. Elle fut récupérée par un ecclésiastique qui se soucia fort peu de la faire remettre en place. Des hommes s'en émurent, la presse s'en mêla (v. Nice-Matin du 14 mai 1967), rien n'y fit. Certains hommes d'église ont la rancune tenace et n'oublient pas que Victor Hugo avait été le chef de la gauche démocratique.

La maison borde, à l'est, une petite place que limite, au nord, la cathédrale Sainte Marie.
De l'aveu même de Léopold, la vie à Bastia était agréable. Le vin est excellent, peu cher et plein de feu, raconte-t-il dans ses "Mémoires". Le pain est bon. Le poisson est aussi excellent que le vin. Les aliments en général n'y sont ni plus chers, ni moins bons qu'ailleurs.
"Au milieu des plaisirs honnêtes de tout genre, on cherchait encore des délassements dans la culture des belles-lettres; quelques personnes se livraient à l'étude de la nature, qu'une société d'émulation favorisait... On avait formé à Bastia un théâtre de société qui facilement eut rivalisé avec les meilleurs troupes de nos départements. On dansait souvent, on s'amusait partout, et les fêtes se succédaient".
La société d'émulation dont parle Léopold, s'appelait en réalité: Société d'Instruction (9).

(9) Cf "Les Sociétés savantes en Corse", par le chanoine LETTERON, in Bulletin de la Société des Sciences, fasc. 367-369, imp. Santi, Bastia 1916.

Elle avait été créée le 29 mai 1803 par le Préfet Pietri et inaugurée solennellement le 9 juin en présence des conseillers généraux, du général commandant la subdivision, de l'état-major de la place, des officiers de la garnison, des membres des différents tribunaux et d'un nombreux concours de citoyens. Léopold avait été fait membre correspondant. Il s'intéressait particulièrement aux sciences de la nature et rédigea les "Moyens de détruire dans ses larves le ver rongeur de l'olivier en Corse".
Parmi les "plaisirs honnêtes" dont parle Léopold, il faut mentionner les trois jours de festivités de Carnaval et la célébration de l'Annonciation (25 mars) et de la Sainte-Croix (3 avril). La confrérie de la Sainte-Croix réglait aussi bien les cérémonies religieuses que les divertissements. Elle faisait imprimer les invitations, les programmes et des sonnets sur tissu de soie. Pour mettre l'ambiance, elle embauchait des musiciens, faisait tonner le canon et offrait des rafraîchissements et des "canistrelli".

 

Pendant que Léopold apprécie la vie bastiaise, que deviennent les enfants? Les lettres de Léopold à Sophie nous apprennent qu'ils se portent assez bien (18 mars) et même bien (20 mai). Les aînés grandissent sans donner de soucis. Ils sont doux et sensibles. Victor est "bien portant mais faible" car les dents le tracassent. S'il a des vers, on lui administre "l'erba greca", un vermifuge puissant à base d'algues connu en pharmacie sous le nom de "mousse de Corse" et dont les Corses "font grand cas".
Plus encore que par les dents ou par les vers, Victor est tourmenté par l'absence de sa mère. Un passage de la lettre que Léopold adresse le 18 mars à Sophie est significatif: "Les enfants te font mille caresses, le dernier t'appelle toujours. Si le pauvre petit ne te reconnais pas, au moins se rapprochera t-il aisément de toi, car il semble toujours qu'il a perdu quelque chose". Il n'entre pas dans le cadre de cette étude de rechercher les répercussions de l'absence de Sophie sur le caractère et sur l'oeuvre du poète qui a tant chanté la MERE et l'ENFANT. Signalons seulement que Victor Hugo feindra d'ignorer cette période vécue en Corse sans sa mère. "Nous autres, enfants nés sous le Consulat, nous avons tous grandis sur les genoux de nos mères, nos pères étaient au camp" écrira t-il en 1819 dans le "Journal d'un Jeune Jacobite" et, bien plus tard, dans le "Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie", rédigé à Guernesey par son épouse, sous son contrôle, il est dit que "la famille resta entière jusqu'à la fin de l'An XIII, allant et venant d'une île à l'autre, tantôt à Porto Ferrajo, tantôt à Bastia. Tous ces déplacements fatiguaient beaucoup les enfants, et principalement le petit Victor, toujours languissant, ce qui lui donnait une tristesse rare pour son âge; on le trouvait dans tous les coins, pleurant silencieusement sans qu'on sût pourquoi". C'est peu et c'est faux.
A Bastia, Léopold avait donné "une promeneuse" à Victor. "Ce pauvre enfant ne pouvait la sentir dans les premiers jours; il était triste et on aurait dit qu'il se plaignait d'être envoyé avec une femme qui ne parlait pas notre langue. Il s'y habitue". De cette femme nous n'en savons rien et il serait sans doute vain de prétendre qu'elle a aidé à la création de la Guanhumara des "Burgraves". Ce qui est sûr, c'est que Victor lui disait: "gattiva" (tu es méchante) et qu'à l'âge des premières dents et des premiers mots son oreille a enregistré simultanément la langue française et la langue corse.

 

L'absence de Sophie, qui certes a perturbé Victor, rendait aussi Léopold malheureux. Apparemment, il aimait beaucoup sa femme. De Marseille, à la veille de partir pour la Corse, il l'implorait "d'abréger son veuvage". De Bastia, le 20 mai, à la veille de rejoindre l'île d'Elbe, il lui demandait de partir aussitôt.
Hélas! Sophie n'est pas pressée de rentrer et, même, elle ne donne pas souvent de ses nouvelles. Le 12 avril, Léopold écrivait: "Je n'ai reçu aucune nouvelle de toi depuis ta lettre du 30 pluviôse (19 février), il y a aujourd'hui 52 jours".
Il est vrai que les nouvelles mettaient une vingtaine de jours pour arriver de Paris et il n'y avait de service postal entre le continent et la Corse que tous les sept jours. Le 13 mai, le courrier n'apporte pas de lettre de Sophie et Léopold est "livré aux plus sombres inquiétudes", et il ajoute: "Ne pense pas que je soye en proie à la jalousie; je te respecte trop pour en avoir, quoique j'aime avec idolâtrie". Voilà une dénégation qui vaut une affirmation. Et pourtant Léopold n'avait, à l'époque, aucune raison de soupçonner sa femme.
Des raisons d'être jalouse, Sophie aurait dû en avoir. Elle aurait dû se douter que la sensualité de son mari était exacerbée; mais les lettres de Léopold étaient si rassurantes! "Je te serai fidèle jusqu'à la mort", écrivait-il le 13 février. Et le 18 mars: "Tu te convaincras à ton retour combien je t'ai prouvé d'attachement, puisque ma tendresse pour toi est le sujet sur lequel conversent les gens de bien. Sois tranquille sur ma fidélité. Outre qu'il y a ici de grands risques à courtiser les femmes, puisque outre les dangers des maladies nous avons les coups de stylets à craindre, j'ai ton souvenir trop présent et ton image trop chère pour te donner des chagrins dont la représaille me ferait mourir de douleur". Enfin, une dernière affirmation de ce genre, en date du 12 avril: "Je ne cherche point à t'être infidèle, je vis pour toi seule".
Les deux autres lettres connues (13 et 20 mai) sont muettes sur ce point. Léopold aurait-il fauté? Aurait-il déjà rencontré celle qui sera sa compagne pendant 25 ans? Ce n'est pas impossible.
Le 20 mai, la 20e demi-brigade est complètement évacuée sur l'île d'Elbe. Léopold reste à Bastia pour quelque temps. Est-ce pour y attendre sa femme qui lui a annoncé son intention de revenir? Peut-être.

 

La famille Hugo a dû rejoindre l'île d'Elbe au mois de juin. C'est là que Léopold aurait rencontré la femme dont il fera sa maîtresse, puis son épouse. L'information, la seule que nous possédons, nous est donnée par Sophie dans une requête de 1814 adressée au Tribunal de première instance de Thionville dans le but d'obtenir la séparation de corps et une pension de 3000 francs.
Il est dit que "pendant l'absence de Mme Hugo, le régiment de son mari reçu l'ordre de se rendre à l'île d'Elbe. Là le Général Hugo fit la connaissance avec une fille Thomas (Cécile) qui ne possédait rien au monde, et dont le père venait d'être chassé pour malversations de l'hôpital de Porto Ferrajo où il était employé comme économe ou comme infirmier (10). Et bientôt l'influence et l'obsession de cette malheureuse firent oublier au général ses devoirs de père et d'époux".

(10) D'après l'acte de mariage de Maria Catalina avec le général Hugo (Chabris 1821), Nicolas Thomas serait mort en Corse le 1er novembre 1803. L'état civil de Cervioni et celui de Bastia ne portent pas de trace de ce décès.

La "fille Thomas", que Léopold a toujours appelée Cécile, s'appelait en réalité Marie-Catherine, ou mieux, comme on la nommait dans son enfance: MARIA CATALINA.
Elle était née à Cervioni le 5 novembre 1783. Elle avait donc dix ans de moins que Léopold qui était né à Nançy le 15 novembre 1773.
Cervioni est un gros village situé à 40 km au sud de Bastia. Accroché aux premiers contreforts de la montagne schisteuse de la Corse orientale, il a la mer Tyrrhénienne presque à ses pieds et l'horizon barré par les îles de l'archipel toscan: Capraia, Elbe, Pianosa, Monte Cristo. Lorsque naissait Maria Catalina, Cervioni était encore le siège de l'évêché d'Aléria et de la juridiction royale de même nom. Deux Bastiais de la famille Saettoni, probablement frères, s'y étaient établis tout de suite après la conquête française de la Corse:
- Jean (1733-19 juin 1799), cordonnier en 1772, aubergiste en 1775, puis boucher à partir de 1781 alors que sa femme Marie-Jeanne, née Baboni, continuait à gérer l'auberge.
- Jean-Baptiste, boucher, qui mourra à Cervioni le 17 juillet 1792, marié à Catherine Vasalla décédée bien avant 1784.
Jean-Baptiste avait deux enfants: Jean, dit Ghjuvanninu pour le distinguer de son oncle, et Anne-Marie, dite Lina, née vers 1764, probablement à Bastia. A 19 ans, Lina fréquente Nicolas Thomas, coiffeur faisant fonction d'huissier, qui lui fait un enfant: Maria Catalina.
Nicolas Thomas était né le 2 février 1756, à Ligny-en-Barrois, de Joseph Thomas et de Madeleine Chopin. Nous ignorons les raisons qui l'ont fait s'établir à Cervioni. Le 14 avril 1784, il épouse la mère de son enfant. Maria Catalina est baptisée le même jour. Le parrain est Vincenso Santalucia, de Bastia, la marraine Marie-Claude Josse, la femme du receveur des Postes de Cervioni (11).

(11) Arch. municipales de Cervioni.

Lina meurt le 23 octobre 1784, donc six mois après la célébration du mariage. Maria Catalina a onze mois et dix jours. Au moins jusqu'en 1794, la petite orpheline et son père continuent à vivre à Cervioni où les Saettoni se sont rapidement multipliés.
Nicolas Thomas, dont le nom est généralement corsisé en Tommasi, apparaît à l'état civil en 1785, 1790, 1791, comme parrain ou témoin de mariage. Le 19 février 1794, il sert de parrain à Philippe Palin dont la mère, Rosina, est la fille de Jean Saettoni et dont le père, le sergent Philippe Palin, est de Gondrecourt, donc du pays de Bar comme lui.
Nicolas Thomas était-il encore à Cervioni en 1803 ? C'est fort peu probable, mais ce n'est pas impossible, de même qu'il n'est pas impossible que Léopold Hugo soit venu à Cervioni qui a toujours été ville de garnison (12).

(12) En sept. 1804, la 8e compagnie de la 20e demi-brigade est stationnée à Cervioni. Nous verrons que le régiment de Léopold est de retour en Corse depuis le printemps.

Plus probable est la présence de Nicolas Thomas à Bastia en 1803. Dans ce cas, Léopold n'aurait pas manqué de le rencontrer par l'intermédiaire de Cervionais que le chef de bataillon Hugo a obligatoirement fréquentés comme Antoine-Philippe Casalta, général de Brigade, Darius Casalta et Philippe-Jean Suzzoni, de la Société d'Instruction, ou simplement parce qu'ils étaient lorrains tous les deux.
Léopold Hugo a donc pu faire la connaissance de Maria Catalina à Cervioni ou à Bastia, mais ce ne sont là que supputations et nous nous en tiendrons à la version donnée par Sophie, même si sa requête au tribunal de Thionville contient des inexactitudes et des contrevérités.

 

Si l'on s'en tient aux termes d'une lettre qu'il envoie à Sophie le 18 juillet 1803, à cette date Léopold n'a pas encore de relations amoureuses avec Maria Catalina: "Mon amour pour ma femme me fait éprouver plus de plaisir à penser à elle qu'à rechercher des connaissances qui lui donneraient du chagrin".
A la mi-octobre, Sophie retrouve Léopold à l'île d'Elbe. "Etant parvenue, après neuf mois de séjour dans la capitale, à arranger la malheureuse affaire qui l'y avait appelée, elle s'empressa (sic) de le rejoindre", dit-elle dans la requête au tribunal de Thionville. En fait, Sophie n'avait rien arrangé puisque Léopold désirait une mutation de régiment et qu'il était encore à la 20e demi-brigade. D'ailleurs, comment aurait-elle pu obtenir une faveur en fréquentant Lahorie mis en non-activité depuis 1801 par suite de ses rapports avec Moreau et, par conséquent, bien plus suspect que ne pouvait l'être Léopold?
Continuons à emprunter à la requête de 1814 la relation du séjour de Sophie à l'île d'Elbe: "Le général eut l'air de la recevoir avec affection, mais, peu de jours après son arrivée, il insista auprès d'elle pour qu'elle repartit avec ses enfants, lui donnant pour raison qu'il fallait les mettre en sécurité, la forteresse où il se trouvait étant menacée par les Anglais... Il lui disait de plus qu'il fallait qu'elle retournât à Paris solliciter de l'emploi pour lui, car il était sûr d'être réformé et de quitter son régiment... Mme Hugo fut vaincue par toutes ses raisons et se décida à repartir, ne se doutant guère que son mari désirait son absence afin de vivre plus en liberté avec sa maîtresse".
Ce n'est pas l'avis de Léopold qui, dans une requête en divorce faite en Espagne, écrit: "Les réflexions les plus douces et les plus persuasives demeurèrent vaines en présence du caractère inflexible de mon épouse. Elle me priva de toute union conjugale, me sépara de mes enfants qu'elle emmena à Paris; parti d'autant plus dangereux que les Anglais occupaient la route" (13).

(13) GUIMBAUD: "La mère de VH", op. cit, p. 137.

Sophie quitta son mari un mois après son arrivée, emmenant les enfants, promettant, semble-t-il, de revenir trois mois après. Elle partit de son plein gré, sans doute pressée de retrouver son amant. La correspondance de Léopold apporte la preuve que ce départ a été voulu par Sophie, par elle seule. Le 8 mars 1804: "Rappelle-toi quelquefois que rien ne peut me consoler de ton absence; que j'ai un ver rongeur qui me mine, le désir de te posséder; que je suis dans l'âge où les passions ont le plus de vivacité et que ce n'est pas sans murmurer contre toi que je sens les besoins de te serrer contre mon coeur". Le 30 avril, alors que Sophie avait manifesté peut-être un vague désir de revenir: "Ne reviens que pour rester". Le 18 juin: "Ton dernier départ m'a fait tant de mal, il était si fort contre mon gré que j'en suis encore étonné, et qu'il faut souvent, très souvent même, que je t'excuse dans mon coeur... Voilà déjà huit mois que dure cette absence de trois mois". Deux ans plus tard, alors que Sophie fait état de son intention de rejoindre son mari à Naples, Léopold lui reprochera son départ précipité de l'île d'Elbe et dira ne l'accepter qu'avec "une toute autre résolution que de repartir au bout d'un mois". Et pourtant, Léopold avait couvert les coups de tête de Sophie. Le 1er mars 1804, il avait écrit à son beau-frère Trébuchet: "Je me suis déterminé à lui donner cette résidence (Paris) en considérant tous les événements auxquels elle aurait pu être exposée en cas de siège".
La lettre du 23 avril prouve aussi que Léopold n'avait chargé sa femme d'aucune sollicitation: "Ne voit personne; ne cherche point de protecteur". Sophie a donc tort d'écrire: "Mme Hugo, arrivée à Paris, s'occupa de suite des sollicitations pour son mari, mais peu de temps après, les protecteurs de son mari ayant été proscrits, elle se vit arrêtée dans ses démarches". De quels protecteurs s'agit t-il? Lahorie trempait dans la conspiration Moreau-Pichegru-Cadoudal dont le procès s'ouvrira le 25 mai 1804. Ceux qui avaient la volonté d'aider le chef de bataillon Hugo n'étaient pas en disgrâce: Joseph Bonaparte, le sénateur Defermon, Clarke,...
Dans la requête, Sophie dit qu'elle avait décidé de revenir à l'île d'Elbe, mais qu'elle en avait été empêchée par Léopold d'abord, qui lui avait annoncé sa venue à Paris pour le couronnement de l'empereur, par la peste ensuite, qui s'était déclarée à Livourne. "Mme Hugo ne pouvant exposer ses trois enfants aux dangers de la guerre, fut obligée d'attendre le moment favorable pour se réunir à son mari, tandis que la malheureuse qui cause tous ses malheurs le suivait partout en lui faisant regarder comme preuve de son dévouement ce qui n'était pour elle qu'un moyen d'existence, puisque, sans l'argent du général, elle était réduite à travailler pour vivre et qu'elle savait bien qu'il n'y avait que sa présence et son obsession continuelle qui pouvait prolonger la faiblesse d'un père de famille, vertueux au fond, mais égaré par les artifices de cette misérable".

 

Après le départ de Sophie, Léopold reste encore cinq mois et demi à l'île d'Elbe. En vertu de l'arrêté des Consuls du 24 septembre 1803 sur l'organisation de l'armée, la 91e demi-brigade est jointe à la 20e pour constituer le 20e régiment d'infanterie de ligne. Léopold Hugo se voit confier le commandement du 4e bataillon et reçoit l'ordre de revenir en Corse. Le 1er mai 1804, il quitte Porto Ferajo pour Bastia. Si les vents sont bons, la traversée dure de 12 à 15 heures. La veille du départ, il en informe son épouse dont la dernière lettre était écrite en termes plus tendres que les précédentes: "Les assurances de ton amour, dit-il, les espérances de te prendre enfin sans crainte de nouvelles séparations, me redonnent pour toi un degré de plus de tendresse; je ne te cache pas que j'avais besoin de cette bonne lettre du 18 germinal".
Dans la bateau qui le ramène à Bastia, nous pouvons supposer que Léopold a fait une place à Maria Catalina. Que représente-t-elle pour lui à cette époque? Peut-être une fille agréable et dévouée qui lui donne sa jeunesse et son amour et lui évite de multiplier les aventures galantes. Il lui porte un amour léger sans être frivole, un de ces amours dont on sait qu'ils ne vont pas durer, que l'on arrête un jour avec chagrin mais sans drames. Il est persuadé qu'il va retrouver son épouse et ses enfants et aspire à une vie familiale paisible, sinon exaltante comme aux premiers jours.
A Bastia, Léopold renonce à écrire régulièrement à Sophie comme il le faisait avant. La première lettre est probablement celle du 18 juin, en réponse à deux lettres de sa femme qu'il vient de recevoir. Il assure son épouse que ces lettres lui ont procuré le plus grand plaisir, mais avoue que ses sentiments "ne sont plus aussi vifs que dans le principe... quoiqu'ils le soient encore beaucoup". Pour la première fois, ce n'est pas la passion qui dicte sa lettre, mais la raison. Il envisage même une séparation définitive.
Dans cette lettre, Léopold met sa femme en garde sur les conséquences d'une absence prolongée: "Penses-tu qu'à mon âge et comme tu me connais, il soit prudent de me laisser abandonné à moi-même?", et il ajoute: "Il est vrai qu'ici tu as le stylet pour garant de ma fidélité, et que tu dois penser qu'avec la plus grande envie de caresser une femme, on doit s'abstenir dans la crainte de perdre la vie dans ses bras mêmes".
Ici nous sommes en droit de penser que les propos de Léopold manquent de sincérité. Si nous admettons, comme Sophie nous l'a appris, que la "fille Thomas" est la maîtresse de son mari depuis le séjour à l'île d'Elbe, l'évocation du stylet a même quelque chose d'inconvenant. Maria Catalina est libre. Sans père ni mère, loin de ses proches parents qui sont à Cervioni, elle a toute latitude pour s'afficher avec son amant et le suivre partout. Pour nous, Maria Catalina s'était installée dans le lit de Léopold et celui-ci avait eu la chance ou l'habileté de se choisir une femme suffisamment indépendante pour ne pas jeter le déshonneur sur une famille.

 

Le second séjour de Léopold en Corse, à Bastia surtout mais aussi à Ajaccio, durera près d'un an et demi, excepté un court voyage à Plaisance pour une mission dont nous ne savons rien.
A cette époque, l'île est isolée du continent: "les Anglais d'un côté, la peste de l'autre". De temps en temps, un courrier assure la liaison avec la côté italienne, mais la guerre interdit la libre navigation et les militaires ne reçoivent pas toujours leur solde. Léopold est obligé d'emprunter 500 francs à son quartier-maître, chose qui ne lui était jamais arrivée.
Le 23 avril 1804, alors qu'il savait qu'il devait retourner en Corse, Léopold écrivait de l'île d'Elbe: "Je vais dans un pays où l'on paie peu, mais où l'on vit à meilleur compte qu'ici". Or les choses venaient de changer rapidement. Par suite des difficultés de la guerre, la vie a augmenté, "tout est d'une cherté horrible". Le voyage d'Ajaccio à Bastia est plus coûteux que celui de Marseille à Lyon. A Ajaccio, "tout est d'un prix excessif" : une aune de drap bleu se vend 70 francs, une cravate revient à six francs, "et elle est fort ordinaire".
Comme officier, Léopold est tenu à des frais de tenue et de "représentation". A Bastia, il fréquente les salons du général de division Colli "dont l'épouse embellit beaucoup la maison". A Ajaccio, il visite souvent la famille Bonaparte. Il a peut-être aussi des fréquentations dont, naturellement, il ne fait pas état dans sa correspondance. Il s'agit de la franc-maçonnerie. Léopold Hugo aurait été initié à l'île d'Elbe et aurait été membre de la loge "La Concorde" O. de Bastia.
Pendant ce temps, que devient Maria Catalina? Certainement, il ne pouvait l'exhiber dans les manifestations mondaines. Elle devait attendre son retour, le soir, dans le grand appartement qu'il avait loué avec l'espoir d'y installer toute sa famille et d'y recevoir les officiers de son régiment. Nous ignorons s'il s'agit encore de celui de la maison Progher où il avait logé ses enfants lors du premier séjour.
Quoiqu'il en soit, la liaison de Léopold Hugo avec Maria catalina ne pouvait être ignorée, en particulier de ses chefs, mais le fait était commun dans les milieux militaires et ne pouvait nuire à sa carrière. D'ailleurs le général Morand lui veut tout le bien possible, écrit pour lui à Joseph Bonaparte, demande pour lui, au ministre de la guerre, une place d'adjudant-major et une gratification de 1500 francs.
Léopold était en effet un serviteur exemplaire. Malgré ses réels sentiments de profonde humanité, il avait dû faire partie de l'appareil répressif instauré par Morand. Il avait conscience du danger que cela représentait et, plus encore que le stylet des maris bafoués, il avait peur de la vendetta corse, "ayant été membre et rapporteur d'une commission militaire qui a condamné cinq embaucheurs du pays à la peine capitale".

 

La seconde période corse de Léopold Hugo sera déterminante pour sa vie sentimentale. Le désaccord avec Sophie va se préciser en même temps que se fortifie son attachement pour Maria Catalina.
Les premiers temps, Léopold ne croit pas à une rupture définitive avec sa femme. Il n'y croit pas et ne le désire pas. Il pense que tout va s'arranger. En effet, à son arrivée à Paris, Sophie a manifesté l'intention de revenir et assuré son mari de son amour. Lui est tout heureux de recevoir des nouvelles de son épouse, trop rares il est vrai, et offre des cadeaux: un collier et aussi son portrait fait à Bastia par Mme Garre, la cousine de l'inspecteur aux revues, une artiste qui a tant de talent que seul Isabey peut "pour la ressemblance rivaliser avec elle".
Cependant, l'avenir du ménage ne dépend pas que de lui. Il appartient aussi à Sophie de fournir un effort pour faire oublier un certain passé et conforter des sentiments qui se dégradent. Pour Léopold, le souvenir des retrouvailles à l'île d'Elbe est amer. Il espérait une nouvelle lune de miel, il n'a trouvé que "froideurs" et "rebuts". Sophie a répondu à la passion bouillonnante de son mari par des "refus irréfléchis" et un départ précipité: "Je n'ai vu dans ton départ qu'une volonté ferme de me fuir, d'éviter des caresses qui t'étaient importunes, de te soustraire à des scènes de ménage que ta tête bretonne rendaient beaucoup trop longues".
Le 11 juin 1805, Léopold, qui a "enfin" reçu des nouvelles de Sophie, écrit une lettre dont le pathétique est d'une intensité jamais atteinte jusque là.
"Ma bonne amie, écrit-il, viens me consoler". De quoi? Du regret, sinon du remords, d'avoir trompé sa femme? Ce n'est pas si sûr. On peut envisager une fâcherie avec Maria Catalina. Léopold semble en effet désemparé au point de faire l'aveu de son infidélité. Après avoir évoqué le souvenir de ses enfants et de leur mère, "cause de regrets bien cuisants" mais aussi "source continuelle de larmes douces et de jouissances pures", il ajoute: "On peut bien, à mon âge et avec un tempérament malheureusement trop ardent, avoir pu s'oublier quelquefois". Bien sûr la faute en incombe à Sophie qui a abandonné son époux, mais "les conséquences de pareilles actions ne sont rien quand un mari conserve un coeur tendrement attaché et surtout quand il n'est pas forcé de les renouveler souvent et longtemps de suite. Toi qui me connais mieux qu'une autre, pourquoi n'as-tu pas laissé le remède près de moi?".
Nous nous interrogeons sur l'événement, ou la disposition d'esprit ou de coeur, qui a dicté cette lettre. C'est un appel émouvant à Sophie pour qu'elle reprenne la vie commune. "Vois moins dans cette lettre franche un aveu de fautes que la nécessité d'en empêcher la continuation par ta présence. Sois sûre que je serais incapable de tout acte qui me dégraderait à mes propres yeux, que je ne cherche de femmes (noter le pluriel) que par besoin, mais que mon coeur est tout à toi et ma tendresse inviolable pour mes bons enfants. Rassure-toi, rassure-les sur tes larmes et viens en verser avec eux de plaisir et de joie dans les bras d'un époux qui t'aime et à qui tu cesseras dès lors de pouvoir reprocher rien... Baise Abel, baise Eugène, baise Victor pour leur papa; ne pleure plus et aime-moi, car je le mérite toujours".
Lorsqu'on a appris à connaître Sophie, on se représente mal les pleurs dont elle a fait état dans sa lettre, ces pleurs qui ont bouleversé Léopold, et la suite de la correspondance va prouver qu'elle veut davantage qu'on s'apitoie sur l'état de sa bourse que sur celui de son coeur.

 

Quelle sera la réaction de Sophie au message du 11 juin 1805 dont Barthou a dit qu' "aucune lettre de Léopold Hugo n'est plus profondément humaine"?
Elle a dû recevoir le courrier de son mari une vingtaine de jours après. Elle répond le 9 juillet, donc presque aussitôt. Nous ne connaissons pas le texte de sa lettre - hélas! - mais la réponse de Léopold, datée des premiers jours de septembre à Ajaccio, laisse deviner son contenu.
"Après un très long silence de votre part, je reçois votre lettre de reproches". Notez d'abord le vouvoiement. C'est la première fois qu'il apparaît sous la plume de Léopold. Nous pouvons considérer qu'il marque la rupture définitive entre les époux.
Quant aux "reproches", quels sont-ils? On pourrait croire qu'il s'agit des récriminations de la femme trompée, de l'épouse outragée. Nullement, ou si peu. Sophie est indignée de la situation matérielle qui lui est faite: son mari ne lui envoie pas l'argent nécessaire à l'entretien de la famille.
Léopold Hugo répond sèchement: "J'ai fait pour vous ce que j'ai pu, et vraiment je n'ai pu faire davantage. Vous penserez de mes sentiments pour vous et mes enfants tout ce qu'il vous plaira; je n'ai diminué mon attachement ni pour eux ni pour vous. Je me félicite heureusement que si j'ai été assez malheureux jusqu'à présent pour ne pouvoir distraire depuis votre départ qu'une somme de 1205 francs... mes dettes payées actuellement vont me permettre de faire davantage que je ne fais, si on me laisse l'hiver à Ajaccio. Faites les réflexions qui vous plaira, accusez-moi, dites-moi des sottises si vous voulez, il n'en faudra pas moins payer..." et il énumère des dépenses personnelles qu'il ne peut éviter. Jusqu'à présent il a hésité à faire une délégation de solde limitée au minimum exigé par la loi; il compte s'y résoudre tôt ou tard.
"Vos réflexions sont plus fondées que vos reproches. Il y a vingt de mes lettres dans lesquelles je vous ai représenté que deux ménages nous ruinaient. Vous m'avez donné des raisons que vous croyez bonnes et jamais je ne vous parlerai de revenir près de moi, voulant vous laisser pour toujours maîtresse de rester où vous êtes ou de revenir quand il vous plaira.
"Quant à tous ces mots de désespoir que l'avenir vous fait insérer dans votre lettre, vous ne pouvez pas tous me les attribuer. Rappelez-vous que, quand je dus vous épouser, vous me fîtes espérer qu'il vous revenait quelque chose de votre père. Il n'en a rien été; si cela n'a point été de votre faute, tous les reproches ne peuvent non plus tomber sur moi. J'ai pu à différentes fois placer en terre quelques petites sommes et vous n'avez voulu, tantôt parce que vous n'aimiez pas mon pays, tantôt parce que vous espériez du vôtre, et tout a été dépensé.
" Je vous répète que je ne suis point homme à abandonner ma famille, mais je ne puis faire plus que ce que je vous promets.
"Je vous embrasse".
Publiant cette lettre, Barthou conclut: "Quand on embrasse avec cette froideur l'amour est mort dans les coeurs".

 

Vers le 20 septembre, Léopold quitte Ajaccio. "Nous reçûmes dans cette ville, sur la fin de l'an XIII - raconte-t-il dans ses "Mémoires" -, l'ordre de nous embarquer pour Gênes, et là celui de nous rendre à marches forcées sur l'Adige, pour faire partie de l'armée d'Italie, au 8e corps de la grande armée, aux ordres de M. le Maréchal Masséna". Napoléon, qui avait commencé la marche sur Vienne, avait en effet donné mission à Masséna de retenir l'archiduc Charles sur le théâtre secondaire d'Italie.
La 20e régiment, auquel appartenait Léopold Hugo, avait été incorporé à la division Duhesme qui avait pris position entre le lac de Garde et l'Adige. Le 29 octobre, les troupes passent le pont de Verone et se trouvent face aux armées autrichiennes. Le 30, à la tête du 4e bataillon, Léopold s'illustre à la bataille de Caldiero. Les troupes françaises commencent alors une marche facile vers l'est. Elles passent la Brenta à Bassano, le Tagliamento à Valvasone et, le 17 novembre, l'Isonzo à Gradisca et Gorizia.
A l'époque, Gorizia, au nord de Trieste, est une charmante petite ville du Frioul, ce petit pays qui tente de conserver son identité malgré l'enserrement des cultures italienne, allemande et slave. Située sur la rive gauche de l'Isonzo, elle affirmera plus tard sa vocation touristique et sera appelée la "Nice autrichienne".
Au nord de Gorizia, dans la même boucle de l'Isonzo, se trouve le village de Salcano.
Après la première guerre mondiale, Gorizia, propriété des Hasbourg, sera rattachée à l'Italie. Après la seconde, Salcano, faubourg de Gorizia, sera donné à la Yougoslavie.
Maria Catalina avait quitté la Corse avec Léopold Hugo et traversé l'Italie à la suite de son amant. Nous pouvons affirmer, sans grand risque d'erreur, qu'au mois de novembre 1805 elle s'était installée à Salcano.
Dans la requête au tribunal de Thionville, Sophie dit qu'en 1808, en Espagne, Maria Catalina "eut l'audace de prendre le nom et titre de comtesse de Salcano". Cette usurpation de titre nobiliaire date certainement de l'époque de l'occupation des provinces illyriennes par l'armée de Masséna. A partir de cette époque, Maria Catalina signera: comtesse de Salcano, jusqu'au jour où elle pourra se dire, en toute légalité, comtesse Hugo.
Nous ignorons dans quelles circonstances la roturière se fit comtesse. L'idée vint peut-être de son amant qui a toujours désiré un blason et l'a d'ailleurs obtenu. Lorsque les généraux attendaient de Napoléon la distribution des duchés, le chef de bataillon Hugo a pu espérer prendre la relève des comtes de Gorizia dont la lignée était éteinte depuis trois siècles.

 

En Italie, Léopold reçoit des nouvelles de sa famille. Il répond à Sophie le 29 novembre de Balsano, le 28 décembre de Gorizia. Le tutoiement a repris et il utilise même le "chère Sophie" des premières années. Ce soldat à la plume facile donne des détails sur ses actions militaires, traite de politique européenne, de guerre et de paix, mais l'amour est désormais absent de ses lettres. La correspondance entre les époux a surtout pour but de régler les questions d'argent. Sophie veut savoir quelle somme mensuelle lui sera allouée. Léopold lui enverra 150 francs et en gardera 135. Il lui promet aussi la totalité de la gratification d'entrée en campagne de 600 francs qu'il devrait percevoir. A ce compte-là, on pourrait se demander comment Léopold Hugo peut acheter deux chevaux et leur équipage, payer ses domestiques, s'entretenir et entretenir sa maîtresse, si l'on était sûr que toutes les rentrées d'argent sont avouées.
Après Austerlitz, une partie de l'armée d'Italie, commandée par Masséna, est donnée à Joseph Bonaparte pour faire la conquête du royaume de Naples et des Deux-Siciles.
De Trévise, Léopold envoie 301 francs à Sophie pour deux mensualités en retard. Le 13 janvier 1806, il est à Padoue. Un mois plus tard, après avoir traversé les Etats de l'Eglise, l'armée pénètre en Campanie. Le 12 février, au bivouac, Léopold reçoit une lettre de Sophie datée du 31 décembre à laquelle est joint un billet d'Abel, qui a maintenant sept ans, sans doute pour souhaiter la bonne année à son père. Celui-ci répond le lendemain de Vaizano. Il est toujours question d'argent: "un de tes châteaux en Espagne, ma chère amie, est celui de tes économies".
Le 14 février, les troupes françaises pénètrent dans Naples. Le régiment de Léopold fera partie de la garnison de la ville. Le 30 mars, Napoléon place son frère sur le trône du royaume.
Dans la correspondance de Léopold Hugo, aucun indice ne révèle la présence de Maria Catalina. "Moi je m'ennuie! Je n'ai ici ni livres, ni sociétés. Me coucher de bonne heure et m'ennuyer dans mon lit, voilà le sort où ma solitude me réduit" (10 avril). C'est faux. Maria Catalina est à Naples; elle ne quitte plus son amant.
Pourquoi Léopold éprouve-t-il le besoin d'un mensonge inutile? Sans doute pour préserver l'avenir car il n'écarte pas encore l'idée d'une réconciliation et d'une vie commune avec son épouse, d'autant plus que l'avenir des enfants est en jeu. Sans doute aussi, son attachement pour Maria Catalina n'est pas encore irréversible. Il est seulement en train de se consolider, par la force de l'habitude d'une part, d'autre part par l'amour patient et dévoué de la jeune Corse. Rien ne permet d'affirmer que les amants étaient alors réciproquement passionnés, mais le ciel était sans nuages.
Léopold écrit à Sophie que les chefs se voient très peu, que leurs logements sont tous éloignés les uns des autres. Nous sommes persuadés que dans le sien, une femme l'attend lorsqu'il rentre le soir. Ce qui ne signifie pas qu'elle vit claquemurée, même si elle n'assiste pas aux inévitables réceptions qui se pratiquent dans une ville de garnison. En ville, elle ne peut manquer de rencontrer de nombreux compatriotes, surtout les militaires de la Légion Corse et, en particulier, des Cervionais qu'elle a dû connaître pendant son enfance: le chef de bataillon Darius Casalta, le capitaine Simon-Pierre Santolini qui mourra devant Gaète, son frère François que Joseph Bonaparte fera gouverneur d'Altamura, le capitaine Ange-Joseph-Louis Suzzoni, et d'autres.
D'ailleurs, dans cette ville de Naples, devait encore flotter le souvenir des nombreux Corses qui s'y réfugiaient à l'époque où ils luttaient pour leur indépendance, de celui surtout qui devint le chef de la nation: Pascal Paoli. Et, dans les bas-quartiers, on chantait peut-être encore cet hymne religieux à la gloire de la mère de Jésus, le Dio vi Salvi Regina, dont les Corses avaient fait leur hymne national.
Il semble que, dès l'installation de Léopold à Naples, Sophie ait manifesté l'intention de rejoindre son mari. Celui-ci lui écrivait, le 27 mars 1806: "Je ne songe nullement à te faire venir, et bien certainement tu dois en sentir la raison. Tu m'as fait perdre le désir de ta réunion à moi avant que je n'ai un emploi stable, ou avant qu'une paix générale bien cimentée ne me le permette".
A cet "emploi stable", Léopold y pense en effet malgré sa vigueur physique, toujours la même. Et d'abord, il envisage de quitter l'armée impériale pour le service du roi Joseph. Un grade dans la gendarmerie napolitaine, ou le commandement d'armes d'une place du royaume, permettrait à sa famille de venir en Italie. Il en fait part à sa femme, mais hésite à en formuler la demande. Maria Catalina n'est sans doute pour rien dans son indécision. Est-elle assez intelligente pour savoir que le temps travaille pour elle, ou se contente-t-elle d'être la maîtresse résignée qui reste dans l'ombre? On ne sait.
A Naples, Léopold connaît les nouvelles de Paris par les journaux qui arrivent régulièrement une vingtaine de jours, souvent moins, après leur parution. Sophie écrit très peu: "il m'est impossible de deviner les causes qui me font rester ici plus d'un mois sans recevoir de tes nouvelles" (9 juin); "tu as été 54 jours sans m'écrire" (9 août); "donne-moi donc de tes nouvelles ou dis-moi avec franchise que tu ne veux plus m'en donner: je saurai alors quel parti prendre" (19 août).
Début août, Léopold s'est résolu à demander un bataillon dans la garde du roi. On lui oppose un refus. Le 9 septembre, il écrit à sa femme: "Les motifs qu'on m'en a donné ne m'attaquent pas personnellement. Je ne suis écarté que par mes liaisons avec G.L. Cependant on me veut du bien, on a de l'estime pour moi et le temps à venir pourra me le prouver; il fallait donc m'opposer des liaisons avec un homme qui ne m'a point écrit depuis plus de quatre ans, qui ne m'a parlé dans ses lettres que de mes intérêts particuliers". G.L. c'est le général Lahorie. Le service de renseignements de l'armée est certainement informé des rapports qu'il a avec Sophie. La police de Fouché sait qu'il avait été hébergé clandestinement par elle et même qu'elle l'avait rejoint dans sa propriété près de Vernon.
Le 28 septembre 1806, Léopold Hugo passe au service de Naples dans le 2e régiment d'infanterie légère, puis dans le 1er régiment qui est l'ancien Royal corse et qui, le 8 janvier 1807, prendra le titre de Royal corse de Naples. Ce corps, "composé d'hommes levés dans les départements du Liamone et du Golo, était connu dans l'armée pour son extrême valeur, mais n'avait pas une réputation brillante sous le rapport de la tenue, de la discipline et de l'instruction théorique". Léopold réussit à se faire aimer de ces hommes. Décidément, ses rapports avec les Corses sont toujours marqués par le succès!
C'est l'époque où Léopold Hugo entre dans l'Histoire en réussissant la capture du fameux chef de partisans, Fra Diavolo. Il en est récompensé, le 30 novembre, par le grade de major et le commandement définitif de la province d'Avellino.

 

Le 9 janvier 1807, au cours d'un bref passage à Naples, Léopold écrit à Sophie et lui fait part de quelques projets. Il veut demander pour Abel une place à l'école militaire; peut-être en obtiendra-t-il une aussi pour Eugène. Il veut même placer son frère Francis dans la gendarmerie napolitaine et y réussit: la nomination, avec le grade de sous-lieutenant, est datée du 18 avril.
Curieusement, cette lettre du 9 janvier est la seule connue, semble-t-il, pour toute l'année 1807 pendant laquelle Léopold, à Avellino, vit maritalement avec Maria Catalina, et Sophie, à Paris, se consacre à l'éducation de ses enfants ne rencontrant qu'exceptionnellement Lahorie réfugié en Normandie.
A la fin du mois de décembre, Sophie décide de rejoindre son mari sans y être invitée (14).

(14) GUIMBAUD: "La mère de VH", op. cit., p. 176.

Cette décision, elle l'a prise toute seule quoiqu'en dise le "Victor Hugo raconté...": "Le premier soin du gouverneur (d'Avellino) fut d'écrire à sa femme de venir le rejoindre. Il y avait plus de deux ans qu'il était séparé d'elle. Maintenant que l'Italie était pacifiée, il allait pouvoir être mari et père".
Paris, passage du Cenis dans la neige, la Lombardie, Rome. Victor Hugo, qui a six ans, évoquera bien plus tard pour Georges Sand "cette éblouissante et formidable campagne de Rome que j'ai vue enfant, et qui m'est restée dans l'esprit et dans la prunelle, comme si j'avais vu du soleil mêlé à de la mort".
A Rome, Sophie prévient Léopold de sa prochaine arrivée avec les enfants. Il ira les recevoir et les installer à Naples, trouvant des prétextes pour ne pas les emmener tout de suite à Avellino où se trouve Maria Catalina. Ce devait être au mois de février 1808, à peu près à l'époque de la nomination de Léopold au grade de colonel (23 février).
A défaut d'autres sources, empruntons au "Victor Hugo raconté..." l'arrivée à Naples et à Avellino:
"Mme Hugo se reposa quelques jours à Naples. Elle avait beaucoup plus souffert du voyage qu'elle n'en avait joui. Assez insensible à la nature, elle ne s'était émue tout le temps que de deux choses: l'incertitude des gîtes et la certitude des puces. Les enfants ne virent pas grand chose de la ville, parce que leur mère, peu curieuse, restait dans sa chambre toute la journée et attendait que le soleil fût tombé pour les mener en calèche sur le bord de la mer.
"Ils atteignirent enfin Avellino, où leur père, impatient et ravi, s'était mis en grand uniforme pour les recevoir. Après les embrassements, on visita la maison. C'était un palais de marbre tout crevassé par le temps et par les tremblements de terre. Mais la chaleur du climat dispensait d'une clôture bien hermétique. On y avait toute la place désirable pour jouer, c'était tout ce qu'il fallait. Les lézardes faisaient des cachettes dans l'épaisseur des murs. Hors du palais, un ravin profond tout ombragé de noisetiers compléta le bonheur des enfants. Dès le premier jour, ils y passèrent leur vie, se laissant rouler sur la pente ou grimpant aux arbres".

 

Sophie et les enfants n'ont pas dû rester bien longtemps à Avellino. Léopold était souvent en campagne... le palais était délabré... Sophie était malade... toutes bonnes raisons pour que la famille retourne à Naples. Mais il en était une autre, péremptoire: les époux ne pouvaient plus vivre côte à côte sans disputes. Ils se retrouvaient dans la même situation qu'à l'île d'Elbe. Une lettre du 7 mai, de Léopold à Sophie, l'indique nettement. Après lui avoir annoncé qu'il portait sa pension à 3000 francs et s'être inquiété de sa santé, il évoque calmement les "fatales circonstances" qui ont provoqué une nouvelle séparation et conseille:
"Elève les enfants dans le respect qu'ils nous doivent, avec l'éducation qui leur convient... Rattachons-nous à eux puisque nous nous sommes prouvé les difficultés de nous rattacher l'un à l'autre. Si nos divisions ont altéré pour eux l'espoir d'un bien-être à venir, il faut qu'ils le retrouvent dans leur éducation et dans mes services".
Trois jours avant, Léopold avait informé sa mère du départ de Sophie: "Elle est venue ici pleine de fausses idées et est partie de même. J'en suis encore à deviner ce qui l'a portée à venir et à repartir si promptement. Sans les enfants je vous réponds que je ne supporterais pas longtemps les noeuds qui m'attachent à elle".
Plus encore que sur les "fausses idées" de Sophie, il faut s'interroger sur les "fatales circonstances" qui, une fois de plus, rejetaient les époux loin l'un de l'autre. On peut penser que Sophie a connu l'existence de Maria Catalina aux côtés de son mari, et même que les deux femmes se sont rencontrées. Et pourtant, cela n'apparaît pas nettement dans la requête au tribunal de Thionville:
"Mme Hugo ne dévoilera point à la justice les mauvais traitements qu'elle eût à essuyer, toujours par les conseils de cette créature, ne pouvant invoquer l'appui des tribunaux pour des lois qui ne régissaient pas son état civil. Mme Hugo fut forcée de céder à son mari et de retourner en France attendre des circonstances plus favorables pour se faire rendre justice, en espérant encore du temps et de la raison que le général Hugo ne sacrifierait pas ce qu'il avait de plus cher à une passion honteuse par l'objet qui l'inspirait et qui pouvait causer sa ruine".
Le 22 décembre 1808, Sophie passait contrat avec un "vetturino" pour la transporter avec les enfants de Naples à Milan. Bravant une seconde fois l'hiver, ils faisaient le voyage de retour. Le 7 février, ils étaient à Paris. Quelqu'un attendait l'épouse du général Hugo: le général Lahorie.

 

Lorsque Sophie partait pour Paris, Léopold avait quitté le royaume de Naples depuis près de six mois. Nous mettrons ce départ tardif sur le compte de la maladie de Mme Hugo et, plus encore, sur l'espoir de percevoir une partie de la gratification que le roi Joseph avait accordée à ses officiers. Dans la correspondance de Léopold, il est même question d'une vente dont nous ne savons rien (15).

(15) Abel Hugo écrira plus tard une nouvelle intitulée "La Vengeance" où intervient un marquis d'Avellino. On ne peut rien en déduire quant au séjour de la famille Hugo à Naples.

Le départ du colonel Hugo était lié à la politique européenne de Napoléon, lequel venait de transférer son frère du trône de Naples à celui d'Espagne. Dans ses "Mémoires", Léopold raconte que Joseph Bonaparte lui laissa le choix entre le service du nouveau souverain avec l'assurance de conserver ses emplois à l'armée et à la Cour (après avoir été fait chevalier, puis commandeur de l'Ordre Royal des Deux-Siciles, il venait d'obtenir la dignité de maréchal du Palais) et une nouvelle carrière dans un Etat à la mesure de ses ambitions: "quelque brillante que fut alors ma position, je n'oubliai point que je la lui devais: quelques espérances dont on daignât me flatter encore, quelques offres de fortune même que l'on me fit au moment du départ, je n'hésitai pas un instant à tout abandonner pour me rapprocher du prince auguste auquel je devais ma carrière".
La décision prise par Léopold est certainement dictée par sa constante fidélité au roi Joseph, mais d'autres considérations ont pu peser sur son choix. Sans compter l'espérance de nouvelles promotions, il était sans doute heureux de s'éloigner de Sophie. En effet, entre les époux, le fossé se faisait abîme.
Léopold entre au service de l'Espagne à compter du 1er juillet 1808. "Il partit de Naples, raconte Sophie, emmenant avec lui cette fille déguisée en homme (16), qui sûrement avait déjà le projet de jouer le rôle brillant qu'elle a joué depuis en Espagne.

(16) "Suivi du seul hussard qu'il aimait entre tous" dira Victor Hugo. La chose est courante à l'époque. A la fin de 1809, Masséna entrera en Espagne emmenant dans ses bagages une fille habillée en officier.

Les affaires de ce pays ne lui permettant pas d'y entrer avec le général, elle s'arrêta à Aix-en-Provence et c'est de là qu'elle partit quelque temps après pour rejoindre le général qui venait d'être nommé gouverneur d'Avila... elle s'installa dans la maison du général, vécut publiquement avec lui, commanda dans sa maison comme aurait pu le faire la légitime épouse".

 

En Espagne, Léopold Hugo est de toutes les campagnes jusqu'en 1813 lorsque, l'armée française étant refoulée par Wellington, Joseph Bonaparte perd son trône au profit du roi Ferdinand qui retrouve le sien.
Il est successivement ou simultanément colonel du Royal-Etranger, gouverneur de la province d'Avila, majordome du Palais, maréchal de camp (20 août 1809), gouverneur de la province de Guadalajara, sous-inspecteur général de tous les corps formés et à former (27 septembre 1809), chef d'état-major du gouvernement de Madrid (1er oct. 1811), commandant de la place de Madrid (3 mars 1812), aide de camp de Joseph Napoléon (24 juin 1813). Avant la fin de 1809, il est commandeur de l'Ordre royal d'Espagne et, en septembre 1810, le roi Joseph vient le voir dans son gouvernement de Guadalajara et lui donne le choix entre les comtés de Siguenza, Cifuentes ou Cogollado avec une dotation d'un million de réaux. La préférence de Léopold allait au premier. Sophie, née Trébuchet "de la Renaudière", pourra se dire comtesse de Siguenza, mais aussi Maria Catalina qui aura parfois l'audace de signer: "Catherine de Hugo, comtesse de Siguenza, née de Salcano".
La situation matérielle de Léopold est en rapport avec ses grades et titres. Cette fois il a de l'argent et en donne largement à l'insatiable Sophie qui en demande toujours plus.
Sophie aurait reçu 84.000 francs pendant le séjour de son mari en Espagne. Cette somme n'était pas destinée au seul entretien de la famille. Léopold désirait la propriété d'un domaine en France et charge sa femme d'en négocier l'achat. Dans ce but, il signe des lettres de change importantes. Sophie dépensera l'argent sans faire la moindre acquisition.
Le roi Joseph, mis au courant des intentions de Léopold, en fut irrité car il voulait que ses officiers investissent et se fixent dans le royaume. Le général Hugo s'exécuta et entra en pourparlers pour acheter la Dehesa d'Avila et le domaine San Pedro de las Duenas à Ségovie. Le 2 août 1810, il écrit à Sophie: "J'ai soumissionné en Espagne un bien de 20.000 livres de rente". Il s'agissait du domaine de Ségovie. Or, il semble que Léopold n'en soit pas resté propriétaire. Le seul achat que nous connaissons est celui du couvent et terres attenantes des extrinitaîres déchaussés, situé à Madrid. Cet achat n'a pas été fait uniquement en son nom. Maria Catalina était copropriétaire dans des proportions que nous ignorons.
Cette information nous est donnée, en même temps qu'une autre évoquée pour la première fois, par une lettre du général Hugo à son fils Victor, en date du 13 mars 1822. Dans cette lettre, il est question de la propriété de Madrid "achetée après la rupture par les tribunaux espagnols des liens qui m'attachaient à ta mère, et sur laquelle mon épouse actuelle n'a que des droits proportionnés à son apport".
Aussi bien la vente que le jugement des tribunaux n'auront aucune valeur après 1813.

 

En ce qui concerne les relations entre les époux Hugo au tout début de la période espagnole, elles sont ce qu'elles étaient à la fin de la période napolitaine. Rapidement, elles vont se détériorer encore plus.
Le 18 octobre 1808, Léopold répond à une lettre de Sophie, une Sophie toujours obsédée par les questions d'argent. Les enfants ne doivent pas se ressentir, dit-il, "de la rupture que nous avons établie entre nous. Il faudra qu'ils ignorent cette rupture et être assez prudents pour ne pas les en rendre participants par des éclats injurieux contre l'un ou l'autre. Nous nous sommes prouvés que nous ne pouvions pas vivre ensemble, mais l'intérêt de nos enfants l'ayant emporté sur la nécessité d'un acte public de séparation, tu devras les élever dans un égal respect pour moi comme pour toi".
Nous aurions aimé connaître la réponse de Sophie (17) afin d'expliquer la courte lettre du prolixe Léopold, en date du 9 novembre:

(17) La disparition des lettres de Sophie est très regrettable. Nous sommes conscients d'être parfois plus sévères avec elle qu'elle ne le mérite.

"Je vous adresse, Madame, une reconnaissance de 500 francs. C'est pour le moment, au milieu des brillants avantages que vous me supposez, tout ce dont je puis disposer; je suis fâché de ne pouvoir faire davantage.
"Je ne puis faire que cette courte réponse à votre longue lettre. Ne m'achetez rien et portez-vous selon vos désirs.
"Accusez-moi réception des 500 francs".
Quant on pense au ton modéré généralement utilisé par le mari, à son souci de toujours tout expliquer, on suppose que la lettre de Sophie devait être terrible. D'après la lettre suivante de Léopold, elle devait être toute en "jérémiades", "injures", "ennuyeuses raisons".
Cette fois, il semble que la rupture soit définitive. Léopold a changé de ton: il se montre agacé, il se fait agressif. "Je ne vous proteste pas d'attachement, parce que je suis loin de croire au vôtre" (22 déc.) "Vous pouvez m'écrire tous les quinze jours, si vous en avez le temps; je répondrai à vos lettres. Portez-vous bien" (27 mars 1809). "J'ai doublé la somme que par écrit vous aviez exigée de moi et vous pensez m'obliger à l'augmenter par vos menaces; vous vous trompez" (9 mai). Cette lettre se termine sur un ton plus modéré: Léopold est intensément ému; il n'a pas reçu de lettres des enfants pour le premier janvier.

 

A son retour de Naples, début 1809, Sophie s'installe rue de Clichy, puis rue Saint-Jacques et, au mois de juin, dans l'ancien couvent des Feuillantines dont Victor parlera tant et tant de fois dans son oeuvre. Peu de temps après, peut-être même tout de suite, elle y cache Lahorie qu'elle loge au fond du jardin, dans la sacristie d'un reste de chapelle. Il y restera jusqu'au 30 décembre 1810, jour de son arrestation par la police de Savary.
Lahorie étant mis au secret, Sophie Hugo va partir pour l'Espagne. Comment en est-elle arrivée à prendre cette décision? Si l'on en croît la requête au tribunal de Thionville, elle l'a prise toute seule, ayant appris que son mari vivait publiquement avec la fausse comtesse de Salcano et voulant faire cesser la situation honteuse dans laquelle elle se trouvait: "Mme Hugo ayant été informée de ce scandale, partit pour Madrid avec ses trois enfants, espérant que son arrivée pourrait faire cesser tous ces désordres. Son mari avait été fait général depuis quelque temps (18) et se trouvait alors à Guadalaxara près de Madrid, toujours avec la soi-disant comtesse dans sa maison".

(18) Léopold était maréchal de camp, grade correspondant à celui de général de brigade, depuis le 20 août 1809.

Le "Victor Hugo raconté..." donne une autre explication du départ pour Madrid.
Disons d'abord que Léopold avait usé de son crédit pour faire venir ses frères cadets en Espagne: Louis, capitaine au 55e régiment d'Infanterie, et Francis que nous avons déjà rencontré à Naples, sous-lieutenant dans la gendarmerie. En Espagne, Francis avait gagné les galons de lieutenant, puis de capitaine, Louis ceux de major, puis de colonel.
Le colonel Hugo vint à Paris, chargé de mission par son frère auprès de l'empereur. Il passa aux Feuillantines. Son arrivée fit sensation sur les enfants qui "virent entrer, vivement et joyeusement, avec des broderies sur tout l'habit et un grand sabre brillant qui lui traînait aux jambes, un homme grand et élégant qui ressemblait à leur père et qui venait du pays du soleil".
D'après le "Victor Hugo raconté...", le colonel était chargé d'une seconde mission par Léopold: "il s'agissait de décider Mme Hugo à venir retrouver le général en Espagne. Après trois ans de séparation, le mari désirait ravoir sa femme et le père ses enfants".
Et puis, lit-on, il y avait une autre raison: la volonté du roi Joseph de voir ses officiers s'établir dans le royaume. Convoqué à ce sujet, Léopold aurait répondu "qu'il allait dès le lendemain acheter le premier domaine venu et qu'il y ferait venir sa famille".
Bien entendu, Léopold ne désirait pas la présence de sa femme et n'avait chargé son frère d'aucune mission auprès d'elle. Par contre, il est probable que Louis ait conseillé sa belle-soeur de rejoindre son mari. Il avait au moins deux raisons de le faire: d'abord il n'aimait pas Maria Catalina, ensuite ses convictions religieuses n'admettaient pas les libertés que son frère prenait avec les règles de la religion catholique.
Quant aux volontés du roi d'Espagne, nous en avons déjà fait état. Il les manifestera lui même en délégant à Sophie un autre officier: le marquis du Saillant, un neveu de Mirabeau. Celui-ci est à Paris en février. Peu après il convoye la famille Hugo sur les routes peu sûres qui mènent à Madrid.

 

Sophie Hugo et ses trois enfants quittent Paris le 10 mars 1811. Le 16 juin ils arrivent à Madrid. La famille est logée au palais Masserano déserté par ses propriétaires. Léopold n'est pas là et ses enfants seront privés de leur père pendant encore six semaines.
Lorsqu'il apprend la venue de sa femme, le général Hugo entre en fureur. Il se précipite chez le "procureur" et lui fait rédiger une requête en divorce. A tous les griefs qu'il avait l'habitude de formuler contre sa femme, il ajoute l'injure à l'autorité maritale: Sophie avait quitté le domicile conjugal sans son autorisation et, toujours sans le consulter, elle avait retiré l'énorme somme de 12.000 francs pour couvrir les frais du voyage. Le document est immédiatement soumis au président du Tribunal de première instance de Guadalajara qui en approuve les conclusions. Le jugement est signifié à Sophie le 10 juillet. Le lendemain, général Lafon-Blaniac, gouverneur de Madrid, informe Mme Hugo que le procureur est venu pour retirer les enfants à leur mère et les mettre dans une maison d'éducation: "Je ne puis vous taire que M. de Hugo, prévoyant les difficultés de votre part, a invoqué l'autorité des lois et qu'elles ont parlé en faveur de ses désirs. Je suis dans l'obligation de contribuer, s'il est nécessaire, à leur exécution" (19).

(19) GUIMBAUD: "La mère de VH", op. cit., pp 201-203.

Il semble que l'exécution du jugement ait été retardée de quelques jours. Le roi Joseph, qui était allée à Paris assister au baptème du roi de Rome, arrive à Madrid le jeudi 18 juillet. Ce jour là, ou le lendemain, Léopold se rend au palais de Masserano. Les dispositions concernant les enfants sont appliquées: Abel entre chez les Pages du Roi, Eugène et Victor sont enfermés au collège des nobles tenu par des moines.
Dans cette "prison", Sophie vient les voir chargée de fruits et de confitures, mais il n'y a pas d'autres sorties que les promenades en commun. Pourtant, une fois le père vint les chercher pour la journée. Ils furent les hôtes de Maria Catalina qui habitait avec son amant dans une jolie maison toute fleurie de l'ancien Madrid. Elle les promena dans sa voiture sur le Prado, "au grand scandale de tous les honnêtes gens", dit Mme Hugo dans un brouillon de requête au roi Joseph.
Celui-ci, soucieux de l'étiquette et harcelé par Sophie, s'entêtait à vouloir réconcilier les époux. Il semble même qu'il y soit un instant parvenu si l'on en juge par la lettre de Léopold à Sophie, en date du 5 août: "Je n'ai fait que courir depuis ce matin et j'aurais été te voir si je ne devais me trouver de bonne heure à la Casa del Campo... Le Roi est informé que nous sommes contents: je l'ai vu et je lui ai parlé. Ce soir, après le dîner de Sa Majesté, j'irai te voir... Adieu, mon amie, crois à mon attachement".
Le rapprochement des conjoints aurait pu être définitif. Or, quelques temps après, quelqu'un se charge de mettre le général au courant des relations de sa femme avec Lahorie. La désunion est alors irrémédiable et les injonctions du roi, comme celle du 30 janvier 1812, n'y changeront rien: "Je ne dois pas vous cacher, écrivait Joseph à Léopold, que ma volonté est que vous ne donniez pas ici un exemple scandaleux en ne vivant pas avec Mme Hugo... Quel que soit le regret que j'aurais de vous voir éloigné de moi, je ne dois pas vous cacher que je préfère ce parti au spectacle qu'offre votre famille depuis trois mois".

 

Nous avons essayé de rétablir les faits tels qu'ils se sont déroulés. Voyons maintenant la version de Sophie dans sa requête de 1814:
A son arrivée dans la capitale espagnole, "Mme Hugo écrivit à son mari les lettres les plus amicales, ne lui parla point de sa conduite, eut même l'air d'ignorer. Elle prétexta une indisposition qui pourrait la retenir un mois à Madrid afin de donner le temps au général d'éloigner cette fille de sa maison, mais cette misérable aventurière fit des scènes, menaça de se poignarder et força le général de lever le masque. Il eut la faiblesse de faire écrire par un de ses amis à sa femme, à la mère de ses trois enfants, qu'il ne voulait plus vivre avec elle, qu'il vivait depuis quatre ans en ménage avec Mme de Salcano et qu'il ne s'en séparerait jamais, que si elle invoquait quelque autorité pour le forcer à se conduire autrement, il disparaîtrait et que jamais elle n'entendrait parler de lui. Mme Hugo, atterrée par cette douloureuse lettre, hésitait à demander protection et à faire connaître les torts de son mari que, depuis quatre ans, malgré tout ce qu'elle souffrait, elle avait religieusement cachés même à ses amies les plus intimes; il lui semblait affreux d'accuser le père de ses enfants. Mais le général se dévoila lui-même, comme il l'a fait dernièrement ici; les scènes les plus scandaleuses faites à sa femme instruisirent bientôt tout Madrid. Mme Hugo, forcée de se défendre, convainquît bientôt tous les honnêtes gens qu'elle était la victime la plus opprimée et la plus patiente, qu'il n'y avait que l'exaltation de l'amour maternel porté au plus haut degré qui avait pu lui faire renfermer dans son sein, sans se plaindre, tant d'angoisses, tant d'injures non méritées; mais là, comme à Naples, aucune loi protectrice ne pouvait prêter son appui à Mme Hugo et rappeler le général à ses devoirs. La seule voie de la persuasion restait aux amis intimes du général, aux personnes considérables par leur rang et leur dignité, qui l'employèrent inutilement. Une fois seulement, on cru avoir réussi. Le général se trouvait depuis trois jours loin de cette femme et de son funeste ascendant; il revint franchement à sa femme, avoua ses torts, promit de vivre à l'avenir en bon époux et bon père et de renvoyer la cause de tous les malheurs de sa femme. Malheureusement un événement militaire l'obligea de quitter subitement Madrid. Il retrouva cette malheureuse et ses horribles conseils. Alors Mme Hugo fut forcée, après avoir souffert les traitements les plus inouïs, de revenir en France, avec la promesse de Joseph Bonaparte que, dans l'espace de dix-huit mois, deux ans au plus, il trouverait le moyen de séparer le général de cette femme et de le ramener à ses devoirs. Son Excellence le comte de La Forêt, alors ambassadeur de France en Espagne, actuellement ministre des Affaires étrangères à Paris, voulut bien transmettre à Mme Hugo cette promesse de Joseph Bonaparte, et quoique le général prétendit, comme il le fait aujourd'hui, que sa femme avait à lui des fonds considérables qu'il lui avait envoyés pour acheter une terre en France, cette prétention fut jugée si dénuée de fondement que son traitement de Cour, qui était de 12.000 francs par an, fut alloué à Mme Hugo pour vivre pendant son séjour en France".

 

Quelles que soient les inévitables entorses faites à la vérité et les omissions plus ou moins volontaires contenues dans le texte de Sophie, nous avons la confirmation que Léopold a voulu revenir à sa famille. S'il ne l'a pas fait définitivement, c'est peut-être parce qu'il a appris qu'il était coiffé par Lahorie. Seule une nouvelle si inattendue et si douloureuse pouvait l'empêcher de se plier aux ordres de l'homme pour lequel il avait la plus grande admiration, le plus grand dévouement, l'homme à qui il devait sa carrière: Joseph Bonaparte.
Pendant cet intermède, que devient Maria Catalina?
Sophie laisse entrevoir des scènes déchirantes, des menaces de suicide. Or il semble que Maria Catalina riposte par un coup de tête: elle épouse le lieutenant d'état-major Antoine-Anaclet Almeg, un espagnol au service du roi Joseph.
Mme Hugo, généralement bien informée, ne croit pas à ce mariage. Il s'agirait d'un subterfuge de la "fille Thomas", une façon de se donner de la respectabilité.
Dans la requête de 1814, nous lisons que, aussi bien à Paris qu'à Thionville, Maria Catalina "s'est annoncée... comme dame Almeg, épouse d'un colonel aide de camp du général, qui avait eu le malheur d'être grièvement blessé et fait prisonnier à la bataille de Vitoria et cet homme, dont elle a eu l'audace de se dire la femme, (qui avait été attaché à l'état-major du général en Espagne en qualité de lieutenant et l'avait quitté à Burgos par suite de mécontentements survenus entre lui et le général) n'a point été fait prisonnier et existe actuellement en France dans la plus affreuse misère, puisqu'il a été forcé un hiver de vendre jusqu'à son épaulette pour vivre; ce qui pourra se prouver facilement à la justice si cette fille s'obstine à soutenir un roman qui pourrait la rendre passible des peines prononcées par la loi contre les faussaires. Déjà on assure qu'elle se vante d'avoir un passe-port obtenu à Paris sous le nom d'Almeg, et qu'elle vient de passer bail du château d'Hus sous le même nom; je ne puis croire à une audace qui la mettrait dans le cas d'être poursuivie par le ministère public".
On pourrait croire Sophie et penser que le soi-disant mariage n'était, pour Maria Catalina et son amant, qu'un paravent, une protection contre les exigences de la mondanité. Cette fable, inventée dans des circonstances particulières, aurait été oubliée par la suite. Or Maria Catalina a traîné le nom d'Almeg jusqu'à la mort.
Dans l'acte de son mariage avec le général Hugo (1821), elle est dite Marie-Catherine Thomas y Saétoni, comtesse de Salcano, veuve d'Anaclet d'Almay, vivant propriétaire, décédé à La Havane le 16 août 1817. Ce décès a été attesté par une lettre de M. O.Sault, ancien ministre d'Espagne, datée du 15 août 1819.
Le mariage de 1821 est d'ailleurs annoncé par Léopold à ses amis par un faire-part imprimé dont le texte est le suivant: "Monsieur le général Léopold Hugo a l'honneur de vous faire part qu'il vient de régulariser les liens purement religieux qui l'unissaient à Mme Veuve d'Almé, comtesse de Salcano".
Enfin, dans l'acte de son décès (1858), Maria Catalina est "veuve en secondes noces" du comte Hugo.
Il est donc difficile de nier la réalité de ce mariage que nous sommes tentés de placer en 1811, au moment où Léopold, sur ordre de Joseph Bonaparte, a abandonné sa maîtresse pour sa femme légitime. Bien entendu, ce n'est qu'une supposition et la découverte de nouveaux documents permettrait d'établir la vérité sur cet événement de la vie de Maria Catalina qui, pour l'instant, reste mystérieux.

 

Pour appuyer la thèse du mariage réel, nous dirons que si les seules contingences du moment avaient nécessité la fiction d'une union légitime, Maria Catalina se serait donné un mari imaginaire. Or Antoine Almeg a bien existé. Deux documents, découverts au Service Historique de l'Armée (20), en apportent la preuve. Il s'agit d'une demande d'intégration à l'armée impériale (2 décembre 1813) et de la réponse négative du Bureau des Troupes à cheval (10 décembre 1813).

(20) Vincennes, class. Officiers, 1791-1847. Cf APPENDICES 1 et 2. Nous devons la découverte de ces documents à l'obligeance de M. Auguste Brunetti qui a bien voulu faire, pour nous, des recherches sur place.

Almeg avait été sept ans au service de l'ancienne dynastie espagnole, puis était passé aux ordres de Sa M.C. Joseph Napoléon et affecté à différents services de l'état-major de la province de Madrid en qualité de lieutenant.
On croit deviner qu'il quitte l'Espagne peu après l'été 1811, pendant lequel nous sommes tentés de situer son mariage avec Maria Catalina. Après avoir servi quatorze mois dans l'ancien royaume d'Etrurie, érigé en grand-duché de Toscane par Napoléon au bénéfice de sa soeur Elisa, Almeg, avec son régiment, est versé dans la division Molitor qui opère dans le nord de l'Allemagne.
Il échoue finalement au dépôt de Sainte-Foy, en Gironde, où, six jours avant le traité de Valençay, qui redonne la couronne d'Espagne à Ferdinand, il sollicite, auprès du ministre de la guerre, un emploi "dans un régiment de Cavalerie français ou italien". La réponse est rapide: les emplois vacants sont réservés aux militaires qui avaient participé aux dernières campagnes.
Dans la lettre d'Almeg, un passage retient particulièrement notre attention; nous nous garderons de le commenter: pour confirmer ses services espagnols, le lieutenant Almeg en appelle au témoignage de Léopold Hugo qui avait été son supérieur comme chef d'état-major de la province de Madrid.

 

Pour en terminer avec l'évocation du lieutenant Antoine-Anaclet Almeg, signalons que son nom apparaît curieusement dans un livre écrit par le général Hugo: "Journal Historique du Blocus de Thionville en 1814, et de Thionville, Sterck, et Rodemack en 1815", édité à Blois en 1819, chez Verdier.
L'ouvrage, qui ne porte pas de nom d'auteur, est soi-disant rédigé "sur des rapports et mémoires communiqués par M. A.-An. Alm. (sic), ancien officier d'état-major du Gouvernement de Madrid".
On se demande pourquoi le général Hugo n'a pas voulu signer son excellent travail. Ecrivain convenable, bon technicien en matière militaire, honnête homme, qu'avait-il à craindre?
Il aurait pu, comme il l'a fait pour d'autres oeuvres, se donner un pseudonyme. Or, il a voulu, à tout prix, que son ouvrage porte le nom d'une personne vivante à l'époque des événements racontés.
Il s'adressa d'abord à son frère Louis. La réponse, datée du 23 mars 1818, est courte et sèche: "Comme mes moyens et mes connaissances militaires ne me permettent pas d'écrire, je ne me soucie guère que tes mémoires sur les deux sièges de Thionville soient imprimés à mon nom, par la raison que je craindrais qu'on vienne à savoir qu'ils ne sont pas de moi. Je vais en faire la proposition à Francis" (21).

(21) Arch. dép. de Loir-et-Cher, Blois, dossier Hugo.

Nous ne savons pas si le cadet des frères Hugo a été contacté, mais comme nous sommes à l'époque où le général Hugo a dû apprendre la mort d'Almeg, il a immortalisé le nom de celui envers qui il avait peut-être une dette de reconnaissance.

 

Revenons à Madrid, au début de 1812. Sophie vit seule dans le vaste et luxueuse demeure des Masserano. Elle voit très peu ses enfants et n'a plus aucun espoir de détacher son mari de la "fille Thomas". Depuis son arrivée, son mari lui avait donné 4750 francs. Elle aurait dû recevoir une somme équivalente, versée petit à petit par une main mystérieuse. Le 31 décembre, le commandant de la gendarmerie impériale lui avait écrit pour s'assurer si la seconde somme avait bien été remise. Cet argent provenait, dit-il, d'une "personne qui n'aimerait pas que vous fussiez dans le besoin". On s'accorde à admettre que cette personne c'est Lahorie. Depuis le milieu de 1811, il avait été transféré de Vincennes à La Force, libéré du secret et autorisé à recevoir des visites.
Le 3 mars, Sophie quitte Madrid, emmenant Eugène et Victor. En avril, ils sont de retour aux Feuillantines.
A l'époque, Lahorie a l'espoir de retrouver la liberté... une liberté qui pourrait être dans l'exil aux Etats-Unis. Sophie a peur de perdre son ami. Elle entre dans la conspiration Malet et l'y entraîne.
Le 23 octobre, alors que la retraite de Russie est commencée, Malet délivre Lahorie pour en faire le ministre de la police. Les conjurés sont maîtres de Paris... pour quelques heures. Le 28 ils sont condamnés à mort. Mme Hugo apprit le jugement sans un mot, sans une larme, mais, raconte Adèle Foucher qui était présente, "ses genoux tremblaient". Le lendemain les conspirateurs sont fusillés dans la plaine de Grenelle et inhumés au cimetière de Vaugirard. Derrière les grilles du cimetière, une femme assistait à l'inhumation: Sophie Hugo menait le deuil de Lahorie "jusqu'à la fosse commune" (22).

(22) GUIMBAUD: "La mère de VH", op. cit., p. 263. Cf également la nouvelle écrite par Abel Hugo: "Le cimetière de V ".

 

Pendant ce temps, Léopold est à Madrid, chef d'état-major du général Jourdan, puis commandant de la place. La royauté de Joseph Bonaparte tire à sa fin. Les armées françaises ne peuvent plus contenir les troupes de Wellington et les partisans espagnols. Au mois de juin 1813, elles battent en retraite et, à Vitoria, livrent une dernière bataille dans la confusion. L'Espagne est libérée.
Le roi Joseph venait de perdre son trône. Plus malheureux, ses officiers perdaient leur grades, leurs titres, les biens acquis en Espagne. Ils n'avaient le choix qu'entre la retraite ou la réintégration dans l'armée française avec le grade d'avant le service d'Espagne et de Naples. A Vitoria, Léopold avait même perdu ses papiers et l'argent qu'il n'avait pas dépensé.
Sur le chemin du retour, Léopold, Maria Catalina, Abel, s'arrêtent à Pau. L'ancien page du roi est mis interne au lycée. Les amants s'installent à Lembeye, à 30 km de Pau.
A Paris, Sophie questionne les officiers qui viennent des Pyrénées pour avoir des nouvelles de son fils et, aussi, pour ne pas perdre la trace du porte-monnaie de Léopold.
Abel, lui, n'écrit pas souvent à sa mère. Dans une lettre du 24 septembre 1813, elle lui en fait le reproche. C'est une lettre bourrée de commisération pour son mari, de dédain pour sa rivale et, bien entendu, des sempiternels soucis d'argent.
"Je ne te gronderai pas, mon cher Abel, de ne m'avoir pas donné plus tôt de tes nouvelles, parce que je pense que c'est plutôt légèreté, défaut de réflexion sur les inquiétudes que je pouvais avoir, que défaut d'attachement de ta part... que cela ne t'arrive plus. J'ai eu de tes nouvelles indirectement par le général Motte, mais aujourd'hui qu'il doit avoir quitté Paris, personne ne m'en donnerait si tu n'écrivais pas. Je ne pense pas que ton père puisse te le défendre, mais si cela était, ce serait une circonstance d'une conduite répréhensible sous bien d'autres rapports, et ton devoir alors serait de ne pas obéir, pas plus que tes frères ne devraient le faire, si j'oubliais assez les droits sacrés de la nature pour leur défendre d'écrire à leur père. Si cette défense t'a été faite, pour éviter les tracasseries, des discussions que les passions qui aveuglent ton père élèveraient entre nous, écris-moi à son insu".
Cette incitation est inexplicable. Nous ne pouvons nous imaginer Léopold interdisant à ce jeune homme de quinze ans d'écrire à sa mère. D'ailleurs ne vient-il pas de le faire. Nous aurions bien aimé connaître cette lettre d'Abel pour savoir ce qu'il dit de Maria Catalina. Excepté sur le chemin qui menait à Pau, il ne devait guère l'avoir rencontrée. Léopold avait certainement la délicatesse de ne pas lui imposer sa présence, mais on devine le chagrin du fils qui savait son père en compagnie d'une autre femme que sa mère. Il avait dû en faire part à Sophie.
"Je vois mon pauvre ami, écrivait celle-ci, que tu as beaucoup à souffrir avec cette femme. J'ai pleuré souvent sur ton sort, sur celui de ton malheureux père qui, s'il nous fait beaucoup de mal, s'en est fait et s'en fait encore à lui-même...".
Et Sophie en arrive aux questions d'argent: "Quelle belle destinée ton père a gâtée! Tous les avantages qu'il pouvait retirer de son service en Espagne sont perdus pour sa famille et pour lui-même. Il revient de là avec des dettes, car je crois bien qu'il n'a pas achevé de payer la maison qu'il avait acheté à cette femme. Et comment les payera-t-il aujourd'hui... Et comment vivra t-il, et nous aussi... Si tu sais quelque chose relativement au paiement de cette maison, mande-le moi dans ta première lettre, car je suis bien inquiète à ce sujet. Il est affreux de voir un père de famille se dépouiller ainsi que tous les siens pour une femme semblable".
Le lettre continue sur ce ton et Sophie la termine en demandant à Abel d'espionner son père et de lui en faire le rapport: "Dis-moi... si ton père part et l'endroit où il ira. Taches de le voir au reçu de ma lettre et me marque ce qu'il compte faire, si tu peux le savoir. Est-il retiré à Lembeye ou y est-il employé comme militaire? Réponds-moi promptement sur tout ce que je te demande...".

 

Le 11 septembre 1813, Léopold Hugo entre au service de l'Empereur avec le petit grade de major et est employé au quartier général de l'armée. Il rejoint celle-ci en Allemagne alors qu'elle reflue vers la France.
Passant par Paris, il y laisse Maria Catalina. Sophie nous dit qu'elle y vécut six mois sous le nom d'Almeg. Il ramène Abel à sa mère et rencontre probablement ses deux autres fils qui sont encore aux Feuillantines. Pour peu de temps: afin de prolonger la rue d'Ulm, la ville va s'approprier le fameux jardin, et, le 31 décembre, la famille Hugo va habiter la rue du Cherche-Midi.
Le 9 janvier 1814, le major Hugo se voit confier le commandement de la place de Thionville. Pendant 98 jours, il résiste aux assauts des Prussiens, Russes et Hessois et ne rend la place que lorsqu'il a la notification officielle de l'abdication de l'Empereur, bien après le 6 avril. Il est autorisé à ne pas quitter la ville.
Dès que les communications sont rétablies, Maria Catalina accourt. Elle "s'installa encore dans la maison du général, raconte Sophie, cohabita et vécut publiquement avec lui; elle commanda en maîtresse souveraine; enfin elle usurpa la place d'une véritable épouse".
A Paris, Sophie était toute à la joie de la restauration des Bourbons. Habillée de blanc, chaussée de vert, les couleurs à la mode du nouveau régime, cette femme de 42 ans ne manque pas une fête publique. Pour récompenser le royalisme obstiné de la mère, les enfants reçoivent la décoration de l'ordre du Lys.
A la mi-mai, après ces belles journées d'enthousiasme, Mme Hugo prend la route de Thionville, décidée à chasser Maria Catalina du lit et de la maison de Léopold. Pour soutenir son entreprise, elle emmène son fils Abel avec elle. Pauvre garçon qui va vivre, pendant près d'un mois, des journées dramatiques! En voici le récit fait par Sophie:
"L'exposante... s'est rendue dans cette ville pour vivre avec son mari; elle espérait y être traitée maritalement et obtenir la protection et l'assistance que la loi prescrit aux époux; elle a été reçue avec dédain et mépris, mise à coucher dans l'antichambre, tandis que la fille occupait la chambre à coucher de l'appartement et se renfermait toutes les nuits sous clé avec le général dans cette partie du logement. Mme Hugo fut assujettie les premiers jours à manger à la même table que la fille Thomas et forcée sous peine de mauvais traitements de lui faire accueil. Mme Hugo se plaignit avec ménagement, elle exposa avec modération le danger auquel s'exposait son mari de vivre avec une concubine dans la maison conjugale, qu'il oubliait sa dignité, que c'était un attentat aux moeurs, et qu'il se rendait passible des peines prononcées par l'art. 339 du Code Pénal.
"Les démarches de l'exposante devinrent infructueuses et la médiation des amis du général inutile. Le sort de Mme Hugo devint chaque jour plus déplorable. Son mari ne quitta plus la chambre où couchait cette fille, et s'y enfermait souvent sous clé seul ou avec elle plusieurs heures de la journée, au grand scandale de toute la maison, et lorsque quelques affaires pressantes rendaient la présence du général nécessaire, après avoir essayé d'ouvrir, on l'appelait, et comme souvent il ne répondait pas, alors on lui disait à travers la porte qui le demandait et pourquoi; et s'il jugeait que cela en valût la peine, un instant après il sortait. Cette scène scandaleuse s'est renouvelée plusieurs fois avant l'arrivée de Mme Hugo et depuis, notamment le 1er juin dernier. Au reste il mangeait dans cette chambre et y faisait manger ceux qu'il invitait à sa table. Son épouse fut congédiée, obligée avec son fils de manger à une table particulière, servie par les domestiques qui ne recevaient d'ordre que de cette fille Thomas et à qui elle avait déclaré qu'elle était seule maîtresse dans la maison et qu'ils ne devaient point obéir à Mme Hugo qui, ayant un jour demandé qu'on fit son lit, reçut pour réponse qu'on ne pouvait le faire sans la permission de Mme Almeg.
"L'exposante épargnera à la justice le détail des injures graves, des sévices et mauvais traitements qu'elle a éprouvé depuis qu'elle est arrivée en cette ville. L'intérêt qu'elle porte à son mari, celui de ses enfants, l'empêchent de présenter le tableau de tous ses malheurs, auxquels son mari a mis le comble en l'abandonnant avec son fils sans pourvoir en aucune manière à ses besoins dans le logement qu'il a quitté en lui faisant les menaces les plus violentes si elle essayait de le suivre, et cela pour aller vivre au château d'Hus avec sa concubine, qui est censée avoir loué le château; la justice connaîtra facilement la fraude, puisque cette malheureuse ne possède rien au monde. Il est bien affligeant pour Mme Hugo d'être dans la nécessité d'invoquer l'autorité des lois pour obliger le général à recevoir son épouse, à la traiter maritalement et à congédier l'être vil et abject avec lequel il se plaît à vivre en concubinage. L'ordre social le veut impérativement, le maintien des bonnes moeurs l'exige, la loi l'ordonne puisqu'elle prononce des peines contre le mari qui entretient une concubine".
En conséquence, Sophie Hugo demandait au tribunal que son mari soit condamné à la recevoir dans la maison conjugale, que la femme Almeg soit chassée et que, en attendant le jugement, elle perçoive une pension alimentaire.
Cette demande est datée du 4 juin 1814; le 11, Léopold contre-attaquait par une demande en divorce.

 

Pour agir en son nom dans la capitale dans le cadre de son action pour la dissolution du mariage, Léopold Hugo donne procuration à sa demi-soeur Marguerite, qu'il appelle familièrement Goton, veuve du sous-lieutenant Martin-Chopine, tué en Espagne. C'est un choix maladroit car elle et Sophie se haïssaient réciproquement depuis qu'elles avaient habité ensemble à Nancy.
Le 17 juin 1814, la veuve Martin fait apposer les scellés sur le logement de Sophie et fait conduire les enfants chez elle. Pierre Foucher, ami de la famille Hugo et futur beau-père de Victor, accourt et assiste à ce qu'il appelle un "éclat fâcheux". Le lendemain, il écrit à Léopold pour le supplier de renoncer à tout procès. Le major Hugo lui répond qu'il veut bien se résigner à un nouveau sacrifice en transformant son action en divorce en une simple demande de séparation de corps et de bien, mais il veut avoir des assurances pour l'avenir.
Le 23 juin, Sophie est de retour à Paris. Le surlendemain, elle adresse une requête au tribunal de la Seine afin de retrouver son domicile parisien et ses enfants. Elle obtient satisfaction dès le 5 juillet.
A Thionville, Léopold est tenu informé des événements par sa soeur. La Goton, qui n'est peut-être pas si méchante qu'on l'a prétendue, conseille même une réconciliation. Celle-ci est impensable à l'époque. Avec Mme Trébuchet, comme l'appelle son mari, ce démon, comme il la qualifie, tout accord est désormais impossible. Il lui reproche de n'en faire qu'à sa tête et de faire des scènes partout lorsqu'on la contrarie. Sans compter ses demandes incessantes en matière financière. "Cette femme est insatiable d'argent", écrit-il à Goton le 14 juillet. "Quant au conseil de vivre avec elle, tu sais bien que cela est impossible: je ne l'ai jamais tant abhorrée".
Cette détestation doit surtout dater du jour où il a appris l'intimité des relations de sa femme avec le général Lahorie. Mais celui dont la liaison avec Maria Catalina est patente depuis longtemps peut-il en faire état? Et pourtant, dans sa demande de divorce, il a articulé le délit d'adultère. Bien entendu, Sophie s'en défendra. Elle le fera d'ailleurs gauchement en allégant que son ami était un "respectable vieillard".
Ce "respectable vieillard" était mort à 46 ans. A Thionville, Léopold Hugo n'en a pas encore 41 et il se morfond dans l'inactivité. Le comte Dupont, ministre de la guerre, l'a félicité pour sa belle conduite pendant le siège, mais ne lui a offert aucun poste. Le 9 septembre, il est mis en demi-solde. Il rejoint alors Paris avec Maria Catalina et, par prudence, le couple loue deux appartements, l'un 12 rue Pot-de-Fer au nom de Mme Almeg, l'autre 35 rue des Postes au nom du général comte Hugo.

 

Le 26 janvier 1815, une ordonnance de référé place les enfants Hugo sous l'autorité paternelle et donne à Léopold le choix du domicile et la propriété des meubles de l'appartement occupé par Sophie.
Le 10 février, fort de ce jugement, Léopold Hugo arrache les enfants à leur mère et fait conduire Eugène et Victor à la pension Cordier et Decotte.
Dans une requête au président du tribunal civil de la Seine (23), Sophie raconte que sous le prétexte de retirer le coucher et le linge nécessaire à ses enfants, le sieur Hugo enleva tout le linge à l'usage de l'exposante, dix chemises, vingt-quatre paires de bas, dix-neuf mouchoirs de batiste, toute l'argenterie, une lorgnette de spectacle en vermeil, et il alla déposer le tout dans les mains de sa concubine, la dame Almeg".

(23) GUIMBAUD: "La mère de VH", op. cit., pp 279-281.

Le 13 février, Léopold revient chez Sophie pour lui ordonner de vider l'appartement de tout ce qu'il contient et de se rendre au domicile conjugal. La rencontre des époux, la dernière, fut dramatique. La scène horrible est racontée par Sophie au président du tribunal. Léopold commence par informer son épouse qu'elle vivra seule, sans ses enfants, sans domestiques, sans voir personne. Comme elle demandait le sort qui lui était réservé, "il répondit qu'elle le saurait plus tard, mais qu'elle se mît en tête qu'il ne lui devait que du pain, de l'eau et le couvert; et, sans la plus légère provocation, il poussa l'outrage jusqu'à cracher trois fois au visage de l'exposante, en lui disant que c'était pour prouver à tout le monde l'estime qu'il avait pour elle; comme un furieux, il se jeta sur l'exposante, la saisit à la gorge, se répandit contre elle en invectives des plus grossières et des plus outrageantes,... l'accusa d'avoir mené une vie débordée pendant son absence".
La version de Sophie est certainement proche de la réalité. Nous savons son mari capable de colères terribles. Ce que nous ignorons, c'est l'attitude de Sophie qui a provoqué cette fureur.
Dans sa requête, Sophie en appelle au témoignage des voisins et le tribunal lui rendra son domicile et ses meubles.
Le 31 mars, appelé à quitter Paris, Léopold place Eugène et Victor sous l'unique responsabilité de la veuve Martin: "Je te confie le soin de mes jeunes enfants et sous aucun prétexte je n'entends qu'ils soient remis à leur mère ni sous sa surveillance. C'est à toi seule que je les confie et c'est à toi que M. Cordier doit en répondre". Il donne à sa soeur de l'argent pour le petit entretien et, pour la pension et les dépenses importantes, il place des fonds chez l'avocat Katzenberg désigné comme curateur.

 

Le 21 novembre 1814, le roi avait redonné à Léopold Hugo son grade de maréchal de camp tout en le maintenant en non-activité. Il l'avait également fait chevalier de Saint-Louis et, un peu plus tard, chevalier de la Légion d'Honneur.
Pendant les Cent jours, le ministre de la guerre lui confie de nouveau la défense de Thionville. C'était le 31 mars 1815. Il a ordre de partir aussitôt et nous avons cité la lettre écrite à sa soeur, n'ayant pas le temps de lui faire une visite.
Le ministre lui avait dit que les autorités, la garnison et les habitants le réclamaient. Et c'était vrai. Le 4 mars, un ami lui avait écrit de Thionville: "Puissions-nous fêter ensemble et avec vous l'anniversaire de notre délivrance, avec plaisir nous boirions à votre bonheur, à un bon commandement près de nous, et à la fin de vos tracasseries de ménage". Le scandale provoqué par la venue de Sophie, le concubinage notoire avec Maria Catalina, n'avaient altéré en rien l'estime et la sympathie que ses collègues et la population avaient pour Léopold Hugo.
Nous ne savons pas ce que devint Maria Catalina pendant le deuxième séjour de son amant à Thionville, mais nous pouvons supposer qu'elle l'y a rejoint comme la première fois et qu'elle a partagé avec lui les inconvénients d'un second siège.
La conduite du commandant supérieur de la place fut aussi exemplaire que la première fois. Assiégé par les Russes et les Prussiens, il résistait encore quatre mois après l'entrée de Louis XVIII à Paris. Sa résistance aux alliés n'était pas opposition au régime: il l'avait montré en faisant flotter le