LE " MAZZERISME " ET LE FOLKLORE
MAGIQUE DE LA CORSE
ROCCU MULTEDO
ADECEC 1975
J'ai rencontré Roccu Multedo, pour la première
fois, en août 1973, aux " Ghjurnate di Corti ". Bien sûr,
je connaissais une partie de son uvre : des poèmes, des contes,
des traductions, un essai littéraire
, mais j'ai éprouvé
un grand plaisir à connaître l'homme. Avide de savoir, il suivait
les cours de l'Université d'été avec une application, un
soin que l'on retrouvait dans ses attitudes, dans les inflexions de sa voix
douce, sans éclats, dans sa tenue vestimentaire correcte, élégante
même.
Au cours de ces " ghjurnate ", la culture corse n'était pas
seulement dispensée ex cathedra. Elle était diffuse dans la cité.
Et Roccu Multedo prenait de notes, inlassablement.
Je le vis attentif et questionneur lorsque la conversation abordait le domaine
de la magie. Je n'en fus point surpris, car il est poète et les prières
magiques sont poésie. Cependant, je m'aperçus très vite
qu'il n'était pas seulement sensible à la musique des mots : il
explorait la Tradition à la recherche de la connaissance perdue avec
le secret espoir de redécouvrir la grande harmonie.
Je m'aperçus aussi que cette quête à travers la tradition
pré-chrétienne n'avait pas éloigné Roccu Multedo
des dogmes et des pratique du catholicisme. En cela, il est bien l'enfant d'un
pays où la magie et la doctrine du Christ font bon ménage. En
Corse, exorciser c'est aider les intentions de Dieu et la magicienne doit être
catholique pratiquante. A en croire Roccu Multedo, traduisant Soljenitsyne,
l'âme corse n'a pas été tourmentée par la Révélation
:
Cusi faciule ch'ell'è,
Signore, a vive cun tè !
Cusi faciule ch'ell'è,
O Signore, à crede in tè !
Roch-Jacques Multedo est greffier en chef au Tribunal de Grande
Instance de Nice. Il est né à Bastia le 19 septembre 1918 de Joseph
et Françoise Lepidi. Sa mère est née à Linguizzetta
d'une vieille famille de Tallone. Son père appartenait à une branche
établie en Casinca .
Tout jeune, Roccu compose des vers en langue française et en langue corse.
Il a la chance d'avoir pour voisin Ziu Santu, le grand félibre corse
Santu Casanova. Le vieux poète - il a plus de 80 ans - découvre
le jeune talent et en informe Paul Arrighi, directeur de " L'Annu Corsu
". C'est ainsi qu'en 1936, encore élève au lycée de
Bastia Multedo est lauréat des jeux Floraux de Corse pour la poésie
corse.
Sa verve poétique sera d'ailleurs consacrée à plusieurs
reprises. En 1950, il reçoit, du Congrès des Ecrivains de France,
le Prix Pierre Benoit de Littérature Régionaliste, en même
temps que Sebastianu Dalzeto, Mgr Ferracci et le capitaine Arrighi de Casanova.
En 1970, il est lauréat du Prix Pierre Bonardi de l'association "
Parlemu corsu " de Paris. En mai 1974, au Congrès International
Pétrarque qui s'est tenu à Avignon à l'occasion du sixième
centenaire de la mort du célèbre humaniste toscan, il reçoit
le Prix Pétrarque
pour la poésie provençale.
En 1953, Roccu Multedo avait publié hors commerce, à Bastia, une
plaquette de vers corses et français : " Harmonie en Bleu et Or
". Elle lui valut l'entrée à la Société des
Auteurs, Compositeurs et Editeurs de Musique. Il a composé depuis de
nombreuses chansons dont la plus connue " Libecciu ", en collaboration
avec Vincent Orsini. La " Nanna per Ariana ", dédiée
à sa petite fille, est mise en musique par Robert Sibold. D'autres poèmes
ont inspirés François Païta, Stéphane Antona et Henri
Riérat, de l'orchestre Aimé Barelli, de Monte-Carlo.
Roccu Multedo figure dans le " Livre d'Or des Valeurs Humaines " (1972
- éd. du Mémorial). Ses poèmes français ont l'honneur
des anthologies : celle de Figuière, en 1934 (" Livre d'Or des Jeux
de l'Olympe ") ; le " Grand Prix du Sonnet 1954 " (éditée
par l'Association culturelle des Officiers de l'Instruction Publique) ; "
Les Muses chez Thémis " (éd. de la Revue Moderne -1956).
Mais surtout, le nom de Roccu Multedo paraît dans les publications qui
ont pour but de promouvoir la Culture corse : " L'Annu corsu ", "
Un ti ne scordà mai ", bulletin des Corses du Sud Vietnam, "
U Muntese ", le " Bulletin de la Société des sciences
Corses " Giovine Nazione ", " Terra corsa ".
De 1956 à 1963, il est archiviste de l'Académie littéraire
" Lingua corsa " et collabore à l'établissement du Lexique
Français-Corse dont le premier volume est sorti en 1960. il est l'auteur
de monographies : celle de Lota, parue en feuilleton dans le " Petit Bastiais
", puis dans " Corse-Action " ; celle de Giovellina, dans le
" Provençal-Corse ".
En 1960 et 1961, il entreprend, avec Matteo Luciani, dans la revue de Petru
Ciavatti ; " U Muntese ", une campagne pour la réouverture
de l'Université de Corte. Une de ses poésies sur ce thème
attire l'attention du préfet de l'époque qui en réclame
la traduction. L'absence, dans l'île, d'un enseignement supérieur
l'obsède.
" A Corsica, disgraziatamente, soffre ancu oghje di mancanza di cultura
; à u Corsu, li tocca à spatriassi s'ellu vole riesce à
diventà qualchissia o, tandu, ùn hà più tempu à
vultà in l'isula. Dopu, a ghjente si maraviglia chì a Corsica
hè deserta, è sarà cusì tantu chì a Francia
ùn li renderà l'Università", écrit-il, en 1962,
dans " Grillettu
". Et il poursuit sa campagne, à Aix,
en 1963, dans " L'Aurore Corse ". En mai 1968, il fait partie, avec
les professeurs Ettori et Pomponi, d'une commission instituée à
la faculté d'Aix pour la création d'un Certificat d'Etudes corses.
Aujourd'hui encore, dans le cadre de Scola Corsa, il donne, à Nice, des
cours publics de langue corse.
En 1962, Roccu Multedo a publié aux éditions du Muntese : "
Grillettu, vita e opera d'Anghiulusantu Marcucci, pueta incunnusciutu di Lota,
1789-1864 ". Cet essai littéraire est " un modèle du
genre ", suivant l'expression de René Emmanuelli qui le cite parmi
les proses dialectales didactiques les plus importantes (" Les romans en
dialecte corse ", in " Mélanges d'Etudes Corse offert à
Paulu Arrighi ", éd. Ophrys, 1971) . Par son intermédiaire,
Marcucci entre dans l'histoire de la littérature corse et lorsque Jean
Noaro prépare son ouvrage : " Le voyageur de Corse " (Hachette,
1968), il fait un détour jusqu'à San Martinu di Lota uniquement
parce que Grillettu y a vécu et qu'il s'agit d'une poésie "
se voulant universelle ", comme l'a écrit " l'inventeur "
du poète, son " historien de la dernière chance " :
Roccu Multedo.
J'ai essayé de montrer les différentes facettes
du talent de Roccu Multedo. Nous retiendrons qu'il est avant tout poète,
un poète, selon l'expression d'Ignaziu Colombani, " à qui
une sorte de naïveté malicieuse donne un charme qu'on subit ".
Et c'est probablement sa fraîcheur d'âme qui l'a conduit à
la recherche d'émotion poétique à travers des mythes de
la Corse antique.
C'est parce que j'avais cru déceler en lui ce don du poète qui
se fait voyant - comme disait Rimbaud - que je l'ai invité à parler
du folklore magique de la Corse devant les membres de l'Association pour le
Développement des Etudes Archéologiques, Historiques, Linguistiques
et Naturalistes du Centre-Est de la Corse (ADECEC). Il a accepté avec
sa gentillesse naturelle et, le 29 juillet 1974, à Cervioni, il donnait
sa conférence, débordant le cadre de l'imagination poétique
et faisant preuve d'esprit scientifique dans son exposé sur la magie,
la sorcellerie, le " mazzerisme ".
Nous avons l'habitude à l'ADECEC, de multigraphier le texte des conférences
à l'intention de nos adhérents. Nous avons jugé utile -
comme nous l'avions fait pour la conférence du Père André-Marie
Valleix (1) de publier un texte plus complet afin d'apporter notre contribution
- celle surtout de Roccu Multedo que nous remercions - aux Etudes corses.
(1) " Storia veridica della Corsica " par F.M ACCINELLI, transcrite d'un manuscrit de Gènes. ADECEC, Cervione et Association Franciscorsa, Bastia, 1974
Les nombres entre ( ) renvoient aux notes en fin de texte.
" Le paysan provençal n'oublie jamais de saluer l'ange
gardien quand il rencontre l'homme. On emploie encore cette formule, même
si le passant est seul : " Bonjour, Moussu e la coumpagno ! " (1)..
Cela tient à ce que " l'homme a un impérieux et permanent
besoin de se protéger contre les forces occultes maléfiques et
d'attirer sur lui les fluides bénéfiques. Cela fait partie de
son essence : l'être humain est religieux et magique au plus profond de
lui-même ". (2).
Je désirerais dégager d'abord les règles traditionnelles
de la conjuration du mauvais il, en Corse. Dans une deuxième partie,
je passerai en revue, mais seulement pour quelques maladies, les exorcismes
connus, en faisant une rapide incursion à travers la médecine
et la médecine vétérinaire. Je vous entretiendrai ensuite
de la mantique et, en particulier, de la divination funeste à propos
de quelques événements de l'histoire de la Corse. je dirai enfin
quelques mots de ceux que Lady Dorothy Carrington qualifie de " chasseurs
d'âmes nocturnes " (3) et j'essaierai d'établir une théorie
de la conception corse de la mort, en donnant, en passant, un bref aperçu
de la sorcellerie et de la magie dans la poésie insulaire, étant
" un moyen de salut comme la poésie, le fantastique ne s'en sépare
pas " (4).
Ce programme étant incontestablement trop vaste, je sollicite d'avance
votre indulgence, d'autant que - je vous fais une confidence - c'est la première
fois de ma vie que je fais une causerie.
Auparavant laissez-moi vous dire combien je me réjouis de me trouver,
grâce à la précieuse amitié de M. Antoine Monti,
au milieu d'une assistance si distinguée, dans cette capitale du premier
Royaume de Corse qui fut aussi la résidence d'un saint évêque,
le siège d'un séminaire, de l'imprimerie nationale de Paoli, d'un
collège, un chef-lieu de district en 1790, c'est-à-dire une sous-préfecture
et, à ce titre, le siège d'un tribunal de district. Me souvenant
de tout cela, je devais, lors de la réforme de 1958, alors que je dirigeais
le secrétariat du parquet général, contribuer à
faire de Cervioni un greffe permanent . Cervioni fut - et est encore - un centre
commercial important et mes ancêtres, originaires des " pievi "
avoisinantes, y venaient, il n'y a pas si longtemps, faire leur marché
de gros. Considérez-moi donc comme un Cervionais.
Aujourd'hui il s'agit donc pour moi d'un véritable retour aux sources
: celles de mon adolescence, de ma parentèle, de notre histoire, de nos
traditions, de ce que Lévi-Strauss regardait disparaître avec mélancolie
et que, " par notre malfaisance, et celle de nos continuateurs, l'ethnologue
de l'an 3000 ne pourra plus connaître : la pureté des éléments,
la diversité des êtres, la grâce de la nature et la décence
des hommes ".
Il y a 50 ans, le célèbre écrivain danois
Johan Bajer écrivait : " Je suis encore ébloui par le folklore
de cette île merveilleuse " (5). Ce folklore recèle encore
un remarquable ensemble de prières magiques (6).
Le Docteur Alexis Carrel a souligné, dans son ouvrage " La Prière
" (7), l'importance de cet acte que les jeunes générations
qui, aujourd'hui, vont chercher si loin le secret de la vie spirituelle, feraient
bien de méditer. " Il n'est pas besoin d'être éloquent,
écrivait-il, pour être exaucé
La prière faite
pour un autre est toujours plus féconde que celle faite pour soi-même.
Il n'est pas douteux que la plupart des miracles attribués, par exemple,
au curé d'Ars sont véridiques. Cet ensemble de phénomènes
nous introduit dans un monde nouveau dont l'exploration n'est pas commencée
et sera fertile en surprises
Quelque étrange que la chose puisse
paraître, nous devons considérer comme vrai que quiconque demande
reçoit, et qu'on ouvre à celui qui frappe ".
" Seule la prière peut guérir en nous l'angoisse existentielle
et faire jaillir les sources vives de l'être ". (8).
" Dans la nuit des temps, les rites des magiciens furent l'unique guérison.
Plus tard, la médecine en sortit et
devint une science, et un art.
la magie actuelle des guérisseurs, rebouteux et sorciers de village est
la survivance de la préhistoire ". (9).
C'est de la Chaldée que vient la conjuration du mauvais il. "
La réputation des Chaldéens comme magiciens domina toute l'Antiquité
C'est une opinion courante d'Eschyle à Tite-Live en passant par Appien,
Cicéron et Diodore de Sicile " (10) et, vers le XIIme siècle,
le renom de l'arbre guérisseur de Chaldée s'étendit à
l'Europe occidentale. En Corse, le mauvais il est désigné
sous plusieurs noms : " mal d'occhiu " dans le Cap, " ghiustrata
" en Balagne, " occhiacciu " dans Niolu, " mazzulata "
dans la Cinarca, " acciaccatura " dans le Sud
et, un peu partout,
" innucchiatura ". Selon les régions, sa conjuration a nom
" segnu ", " orazione " " incantesimu ", "
incanticula ", " pricantula ", " estrazzione ", etc
Le " malocchiu ", mal que certains disent indéfinissable, atteint
surtout les enfants (11). Il est caractérisé par un état
de migraine et de nausée qui ressemble assez à la crise de foie.
On dit d'ailleurs que " l'occhiu porta nantu à u fegatu ",
le mauvais il atteint le foie.
C'est pendant la nuit de Noël, la plus longue nuit, lorsque Dieu descend
parmi les hommes et que les sorciers perdent leur pouvoir, que, pour se protéger
contre leurs maléfices, l'on s'initie aux prières magiques. Dans
certaines régions du Sud et dans celle de Vicu, on peut les apprendre
dans la période qui va de la Noël au jour de l'An. C'est à
Pâques que l'on peut révéler les exorcismes contre les maux
d'oreille et la méningite, dans certaines régions de la Castagniccia
(12). Mais presque partout les " prigantule " ne sont révélées
que la seule nuit de Noël, " à mezanotte in puntu ", à
l'heure précise de minuit. Limiter cette révélation à
la période située " entre le premier et le douzième
coup de minuit ", comme le font certains auteurs (13), paraît quelque
peu excessif. " Si l'on ne peut retenir la prière, il faut recommencer
l'année suivante. Si, avant ce temps, celle qui doit l'enseigner vient
à mourir, la postulante ne connaîtra jamais le secret parce qu'il
lui est interdit d'avoir recours à une autre initiée ". En
général, les guérisseurs sont plus doués que d'autres.
On dit dans le Sud, qu'ils ont la " manforte " (15). Dans le Périgord,
on nomme " bien jauvents " ceux qui ont le " bon il "
et dont on recherche la compagnie. De même, la Corse a ses " mal
jauvents " que l'on fuit car ils donnent, même involontairement,
le mauvais il : afin qu'ils ne puissent jeter des sorts, on faits, en
cachette, derrière eux, les cornes, s'ils viennent vous faire visite.
Il arrive même que l'on ait recours aux exorcismes à l'égard
des enfants de la famille lorsque la visite d'un inconnu s'est prolongée
un peu trop.
" Quand un bébé vous plait, vous en faites l'éloge
et vous dites par exemple : Oh ! qu'il est beau ! Qu'il est intelligent : Il
faut ajouter comme correctif : Que Dieu le bénisse ! (16) le mieux serait
encore de jeter sur lui quelque gouttes de salive " (17). Si, par manque
de précautions, l'enfant a été " innucchiatu ",
il n'y a plus qu'un remède : recourir à une " mammina "
ou " incantatora " ou " sfumadora " (18).
Cette opératrice - qui, dans le Sud, lorsqu'il s'agit seulement de l'
" incantesimu di i donni in partu ", l'exorcisme des femmes en couches,
s'appelle " tinidora " - utilise, à son choix, divers ingrédients
: elle peut employer des grains de blé, de l'encens pris à l'église,
des morceaux de bruyère, du fil, du sel, le sceau ou hexagramme de Salomon,
la fumée, le plomb fondu jeté dans l'eau froide (les formes et
les dessins du plomb solidifiés constituaient, dans l'Antiquité,
une méthode de divination), des gouttes d'huile jetées également
dans l'eau froide ou encore des " parcelles de charbon ardent " (19).
A Siscu, on pratique encore l' " orazione " en jetant des grains de
blé dans une assiette d'eau. Le diagnostic du mauvais il dépend
des bulles qui se forment, le cas échéant. Il est question, dans
une prière magique, d'une colombe qui tient dans une de ses pattes une
tasse remplie de blé. Charles Florange écrit : " Si l'enfant
tombe malade, on brûlera un rameau d'olivier - bénit le jour des
Rameaux, précise Paul Arrighi (20) - des feuilles de palmier, un peu
d'encens, un morceau de cierge et, sur la fumée qui se dégagera,
on tiendra l'enfant avec l'incantation suivante : " je t'enfume et que
Dieu te guérisse " (21). " Quand la maladie est grave et le
mal identifié, le malade est transporté à l'église
où le prêtre récite sur lui une prière ", dit
Paulu Arrighi. Cela s'appelle " incantà " (22). A Salice, on
" signe " le " mal d'occhiu " - également appelé
" oliu " à Venacu (23) - avec des fils de sept couleurs, qui
pourraient représenter, comme cela se fait pour exorciser les oxyures,
les jour de la semaine Sainte. Une pratique similaire existe dans la partie
du Limousin qui avoisine le Poitou (23).
" Le sel fut toujours considéré comme une matière
sacrée. Dans la liturgie religieuse et dans les cérémonies
magiques, il chasse les démons ". (25). A Ghisoni, on verse le sel
dans une assiette contenant de l'huile et on chauffe le tout dont on se sert
pour soigner les nerfs malades : " Après avoir fait le signe de
la croix, l'opératrice frotte le membre endolori avec les doigts de sa
mains qui ont été trempés dans l'huile tiède, en
murmurant une incantation " (26). " Si l'on attache une valeur protectrice
au sel, c'est par assimilation au sel baptismal " (27). On raconte qu'un
sage d'Ascu avait fait répandre du sel dans une église où
étaient entrées les sorciers - leur attirance pour les lieux saints
est connue - afin qu'ils ne puissent plus en sortir. A Bastia, on met, pour
se protéger du mauvais il, du sel dans les poches d'un costume
qu'on étrenne. Enfin, le mot Sel - à moins qu'il ne s'agisse ici
d'une déformation de Saül -est un prénom de protection dans
la Casacconi où foisonnent les Jean-Sel et les Sel-Antoine (28).
La matière magique la plus répandue lors des exorcismes contre
le mauvais il est cependant l'huile. L' " incantatora ", après
avoir fait trois signes de croix, verse, goutte à goutte, dans l'eau
de l'assiette, de l'huile (d'olive, de préférence). Elle allume
" sans la toucher " (29) une vielle lampe " en fer " (30)
; elle s'agenouille ; de sa main droite, elle tient la lampe pendante par un
doigt placé dans l'anse. Autrefois, autour d'elle l'assistance se mettait
à genoux (31). Léonard de Saint-Germain décrit ainsi une
scène d'exorcisme à laquelle il assista à Matra, en 1869
: " L'opératrice fit verser, par la mère de l'enfant, de
l'eau claire dans une assiette neuve et blanche quelle lui ordonna de tenir
à la main ". Jean-Dominique Guelfi, démarquant Vuillet, écrit
: " Après s'être signée trois fois de la croix, elle
récita des prières. Lorsqu'elle a fini, elle recommence le signe
de la croix et, faisant apporter l'assiette creuse à moitié pleine
d'eau fraîche, au-dessus de la tête de l'enfant, elle plonge ses
doigts dans l'huile de la lampe et laisse tomber quelques gouttes dans l'assiette
" (32). Il convient de préciser que le doigt qu'elle trempe dans
l'huile est " u ditu minghiulu di a manu mancina ", l'auriculaire
de la main gauche (33). Sur des points de détail, les auteurs sont partagés.
L'opératrice " lampa trè candelle ", laisse tomber trois
gouttes. Mais , auparavant, elle avait récité, en secret, des
prières, " tucchendu di lumera i quattru punti in croce di u piattu
", en mettant en contact la lampe avec quatre points de l'assiette, de
manière à former un signe de croix. (34). Ce signe se fait en
deux temps : dans le sans N-S ; d'abord, dans le sens O-E ensuite. Un autre
auteur précise (il place la scène dans le Niolu, mais il m'a révélé
qu'il s'agit, en réalité, de la Casinca) : " Sta preghera
fù detta trè volte. Ogni volta, a mammone fece trè segni
di croce cù a lumeruccia à oliu ", cette prière fut
récitée trois fois ; à chaque reprise, la grand-mère,
en se servant pour cela de la petite lampe à huile, fit trois signes
de croix (35). Dans le Cap, c'est le moment où elle récite mentalement
le " pater " qui suit cette triple prière magique que l'officiante
laisse tomber les gouttes d'huile en même temps qu'elle prononce le mot
" terra " du pater.
La grand-mère casincaise laissa tomber dans l'assiette neuf gouttes.
Le regretté Jean Ambrosi, dit Lenzulone, écrit (36) : cinq gouttes.
Mais la plupart de nos informateurs et des auteurs ; Ghiannettu Notini, l'anonyme
de l' " Almanaccu di a Muvra ", Bonardi, parlent de trois gouttes.
Quoiqu'il en soit, il s'agit toujours d'un nombre impair, essentiellement magique.
" Quandu u maladu è prisente, a vecchia si passa l'acqua di u piattu
sopr'à u fronte ", lorsque le malade est présent, la vieille
touche l'eau de l'assiette pour en passer sur son front. Habituellement, la
prière magique est précédée des prières du
rosaire : pater, ave, gloria
" U piattu cupputu ", l'assiette
creuse, remplie d'eau claire est posée sur une table basse(Notini) ;
pour les auteurs, l'assiette est tenue au-dessus de la tête du malade.
A Linguizzetta, comme à Venacu, l'assiette était posée
sur la table et, ce qu'aucun auteur ne relève, le malade posait les doigts
de la main droite sur le rebord de l'assiette. Si les gouttes " si squaglianu
", se diluent, la malade a été " innucchiatu ",
envoûté, et, dans ce cas, " l' " occhiu è rottu
", le charme est rompu, et le malade guérit. Si les gouttes restent
entières, la preuve est faite qu'il ne s'agit pas d'un sortilège.
L'opération se déroule en trois temps : dans le premier temps,
l'opératrice vérifie s'il s'agit bien du mauvais il. Si
elle constate que " ghiè occhiu ", c'est-à-dire qu'il
s'agit d'un envoûtement, elle recommence son opération afin de
vérifier son diagnostic, si l'on peut dire. Il ne s'agit cependant pas
de diagnostiquer une maladie : cela tomberait, d'ailleurs, sous le coup de la
loi et constituerait le délit d'exercice illégal de la médecine.
Il s'agit d'exorciser le mal par la prière et nulle loi n'a jamais interdit
de prier. Ce n'est qu'à la troisième opération que l'on
saura si le malade est guéri : on dit alors que " l'occhiu spezza
". La " spezzata " est un changement radical. En effet, alors
que les gouttes se diluaient, voici qu'elles s'agglutinent, se stabilisent,
" restent figées ". Dans la goutte apparaît l'ombre d'une
pupille, pareille à celle d'un chat. C'est alors que " l'officiante
tourne et retourne le bébé et le remet triomphalement à
sa mère. Il est sauvé " (37). Le suspens de la scène
a été très bien rendu en vers par le poète Charles
Giovoni dans " Exorcisme " (38).
"
En vain a-t-on dosé camomille
et quinine ;
En vain a-t-on prié le docte médecin,
Le mal obstinément brûle ce jeune sein !
Oh ! son enfant chéri que la fièvre assassine !
Ah ! que vienne le prêtre avec Dieu ! Non !
plutôt
Ghiuvanna la sorcière à la pâle figure
Qui, sous ses voiles éternels de noire bure,
A bercé la Douleur d'innombrables sanglots.
La voici ! Donnez lui bientôt l'assiette creuse,
De l'eau qui ne sait pas mentir remplissez-la
Et que la lampe à main qui dans l'âtre brûla
Lui donne l'huile aussi, sage et mystérieuse.
Tandis que son doigt sec sème des gouttes d'or
Scintillantes dans l'eau qu'épouse la lumière,
Sur le sommeil fiévreux de l'enfant, la sorcière
Dit les mots solennels qui conjurent le sort.
L'huile semble frémir vivante et se divise
Pour dissoudre du mal les dangereux esprit ;
Et l'enfant qui s'éveille a reconnu, surpris,
Ghiuvanna que son jeu trop souvent martyrise.
Alors, boudant à tous ces magiques apprêts
Et déjà despotique, il tourne vers sa mère,
Dont les yeux sont remplis du surprenant mystère,
Ses bras, plus que la branche en fleurs, souples et frais.
Et la mère sourit parmi ses pleurs ravie,
Car, déjouant le sort, grâce au rite ancestral,
Par les vertus de l'huile et para le flot lustral,
Son fils chéri lui doit une nouvelle vie ".
Dans le Sud, et même si le malade est présent, on
place sous l'assiette un objet lui appartenant. S'il est absent, on y place
une mèche de ses cheveux (39), un mouchoir (dans le Fiurmorbu), un peigne
ou même une de ses chaussures, des langes, pour un bébé,
ou, s'il s'agit d'un animal, du poil de la queue (dans le Sartenais). Si, à
l'issue de la troisième opération triple, aucune des gouttes ne
s'est figée, le mauvais il n'est pas parti. " Il faut faire
dire une autre prière, mais par une personne différente car, sur
le malade, la première personne n'a plus d'effet " (40). A la différence
de Valle di Rustinu, les " incantatore " de San Lurenzu peuvent opérer
dans la même journée sur trois malade, mais pas davantage. En effet,
" le guérisseur puise tout en lui-même " (41) et prend
le mal du patient. " Quand'ellu è occhiu di quellu neru ",
quand le mal est puissant, lorsque la conjuration s'avère difficile et
ne réussit finalement qu'après l'intervention de plusieurs initiés,
il arrive que l'on entende dire : " Aghiu avutu da andà in cinque
lochi ", il m'a fallu aller chez cinq personnes différentes ; mais,
dans le Sud, il semble que l'on puisse en consulter jusqu'à neuf, comme
cela advint pour un enfant du Fiurmobu victime d'une sorcière-vampire
et dont les marques étaient encore visibles sur une fesse.
Lorsque l'exorcisme est terminé, on jette l'eau. A Valle di Rustinu,
on y rince auparavant l'auriculaire qui a gardé la trace de l'huile et
on l'essuie sur ses cheveux. Ma grand-mère bastiaise jetait cette eau
dans chaque coin de la maison (42) et dans la cheminée. Dans le Rustinu,
et dans d'autres régions, on brouille l'eau, avec ses doigts, avant de
la jeter dans le feu, en même temps que l'on prononce (dans le Cap) la
formule facultative suivante, que je traduit : " Que le maléfice
soit conjuré ! ". Toujours dans le Cap, avant de brouiller l'eau,
on trace un dernier signe de croix sur la tête du patient. Et la formule
facultative est aussi attestée à Venacu. Lorsqu'une vieille "
incantatora " n'y voit plus suffisamment pour pouvoir interpréter
la forme que prennent les gouttes d'huile, elle n'a plus recours à l'huile
: elle opère " à sec " en faisant des signes de croix
sur la tête du patient, tout en prononçant mentalement le "
segnu ". Mme Catherine Turchini-Zuccarelli a décrit cette opération
(43). La prière se fait en même temps que l'officiante trace "
trois signes de croix sur la tête " ou sur le front (dans le Casacconi)
(44). Dans le Sud, le " segnu " se dit souvent en faisant la prière
ad hoc sur le dos du malade et, lorsque le mal s'en va, l'opératrice
est prise de hoquet pendant un long moment, ce que j'ai pu constater moi-même
en 1944. Je puis ajouter que ce hoquet ne pouvait être simulé et
qu'il était particulièrement douloureux (45). En général,
c'est dans l'eau que le mal s'en va et certains initiés ne manquent pas,
après un exorcisme, de plonger leur mains dans l'eau (Cf. " Guide
pratique du médium guérisseur ").
Avec ou sans huile, l'opération est suivie de constatations et de commentaires
selon la forme des gouttes. Par exemple : " l'enfant a reçu le "
mauvais il " d'une personne âgée, un soir, près
de la fontaine ", ou bien : " le cheval a eu le " mauvais il
" sur la route ; il était attelé ". Lorsque les gouttes
sont bien réparties dans toute l'assiette, l'envoûtement provient
d'une assemblée de personnes ; lorsqu'elles sont disposées sur
une seule ligne, " trecce ", il a été causé par
une femme. Lorsque " si piomba i vermi ", on exorcise les vers par
le plomb, les " trecce " formées par le plomb fondu indiquent
à la fois le nombre des vers et l'endroit de l'organisme où ils
se trouvent. Ces correspondances obéissent à la grande loi dite
" des signatures ". " On doit retrouver le macrocosme dans le
microcosme et les influences cosmiques sur la création
Une phrases
établit cette loi des correspondances : ce qui est en bas est comme ce
qui est en haut et ce qui est en haut est comme de qui est en bas, pour faire
les miracles d'une même chose ". (46).
La prière magique doit être bien dite, car : bénir, "
benedire ", signifie étymologiquement " bien dire ". "
Le verbe est le plus sûr, le plus puissant véhicule de la volonté,
sans doute parce qu'il provoque des vibrations, des ondes de choc qui s'élargissent
en cercle jusqu'aux limites de l'univers d'où elles sont réfléchies
vers le centre de ce théâtre en rond où s'agite l'homme
" (47). La parole devant être accordée à la longueur
d'onde, il faut bien la prononcer. Dans les prières magiques corses,
il faut généralement prononcer le nom et, surtout, le prénom
du malade : le prénom, c'est, par excellence, le nom secret, notion générale
aux non-civilisés. Le nom secret, c'est l'être intime : c'est notre
longueur d'onde. " Nommer, c'est faire venir ; faire venir, c'est faire
obéir. En magie, l'énoncé d'un nom suffit pour asservir
" a dit Pline. Et " la voix qui profère une lettre avec la
conscience de sa portée évoque une puissance qui se répercute
dans les trois mondes ". (48).
" Pour devenir " incantatora ", il faut être catholique pratiquante, mère de famille et avoir plus de quarante ans " (49). Ce n'est donc pas une sorcière. Il n'y a de sorciers que là où il y a des vipères, dit-on dans la Creuse. Et en Corse, il n'y a jamais eu de vipères ! L'île a, cependant, ses sorcières, dont la puissance, comme la force de Samson, est due à leur chevelure (50). Nous y reviendrons. Quant à l' " incantatora ", elle est plutôt la continuatrice des " bonnes dames ". C'est ainsi que l'on nommait les fées. Elle doit d'ailleurs, " à l'occasion, être la sage-femme du village " (51). Et sage-femme se dit justement, en Corse " bona donna " entre autres appellations. Autrefois, le rôle de " bonne dame " était tenu par " les sorcières qui, par leur connaissance des vertus des plantes, exerçaient véritablement des fonctions médicales " (52). " La sorcière accouchait les jeunes mères et prédisait même l'avenir " (53). Quant aux fées, elles étaient les héritières des trois Moirai et des trois Parques, dont elles avaient les attributions, notamment celle d'assister à la naissance des enfants, et dont nous devinons , à travers les " prigantule " corses, qu'elles avaient les mêmes attributs et en particulier, " la quenouille et le fuseau ". " Les fées ont été remplacées par la Vierge ou des saintes et les géants par des saints Le phénomène est général dans les traditions populaires " (52). Il est particulièrement vérifié dans les prières magiques de l'île où des personnages mystérieux invoqués dans certaines régions ont, dans d'autres, été remplacés, de toute évidence, par la Vierge ou par des saints. Il s'agit, quelquefois, de personnages mythologiques dont je poursuis l'étude et que je ne puis dévoiler, de même que je ne puis dévoiler, les secrets que Carlo Levi s'est abstenu de révéler les secrets qu'il avait appris, pendant la nuit de Noël, d'une sorcière de Lucanie (actuelle Basilicata) : " C'eut été s'exposer à des représailles surnaturelles " (54). Néanmoins, quelques unes de ces prières magiques, le plus souvent rimées, ayant été publiées, je les donnerai dans leur traduction française et ce, afin qu'elles ne perdent pas leur efficacité. En effet, " il faut prononcer les noms sacrés dans leur langue originale, car c'est le son lui-même qui opère et la traduction est inopérante et inutile " (55). Ne change rien aux noms barbares de l'évocation ; car ils sont les noms panthéistes de Dieu ; ils sont aimantés des adorations d'une multitude et leur puissance est ineffable (56).
O Vierge Marie, chassez ce mal dehors
O Sainte-Trinité, faites que ce mal veuille s'en aller (Santa Lucia di
Mercuriu) (57)
Pour l'amour de Marie,
Que ce mal s'en aille.
Pour l'amour de Jésus,
Que ce mal ne revienne plus. (Evisa) (58)
T'as-t-on ou non jeté le mauvais il ?
Je voudrais savoir quel était cet il.
O Jésus, Joseph et Marie,
S'il s'agit du mauvais, faites qu'il s'en aille. (Casinca) (59)
Jésus, Marie, Joseph,
Guérissez ce mal de la tête au cur. (60)
Avant de passer à un choix restreint de prières
magiques utilisées pour conjurer les maux les plus divers, voici des
extraits d'un poème, dans lequel Mgr Paul-Mathieu de La Foata, évêque
d'Ajaccio en 1877, qui commença à écrire en 1756, donne,
en quelque sorte, une liste assez complète de nos saints guérisseurs
:
" U rusariu di Marducheiu " (61)
" Salutaremu divoti e caramenti
Pau mal di vola San Biasgiu (62)
steti attenti !
A lucia pa la vista,
A Padhonia pa li denti
Salutemu par tutti l'animali,
A Roccu santu (62), chli vardi da ogni mali
Pa li porchi a sant'Antonu,
Ch'el li salvi da u fuonu
Salutaremu lu biatu san Martinu
Ch'eddu
inna vigna e dentr'all'argia
Cresca sempri u granu e u vinu,
E a la massa e ai vicinanti
Un s'accosti ligramanti.
Salutaremu lu biatu San Bartolu,
Ch'edh'alluntani da tuttu lu Furciolu,
Ogni mali di la pedhi,
Lu russettu e lu varghiolu.
E un si facciani tafona,
Scurtichendu li muntona
Salutaremu a san Bonavintura
Ch'edh'alluntani la frebb'e la puntura,
Sopratuttu la quartana
Salutaremu lu biatu san Mattia,
Ch'edhu ci vardi d'un fà qualchi mattia,
Ci difenda dai signati
D'ogni modu e d'ogni via ;
Da li scianchi dundi n'è
"
Nous avons déjà, passé en revue les maladies
intéressant la gorge, les yeux, les dents, le " fuonu ", étouffement
des porcs, la peau, la rougeole, la variole, la fièvre quarte, les maladies
des voies respiratoires inférieures, les maladies mentales, etc. et leurs
saints guérisseurs dont on retrouve quelquefois les noms dans les "
prigantule ". Ces prières, de l'avis de médecins que nous
avons consultés, peuvent avoir un heureux effet sur tout ce qui est psychique,
nerveux et même mécanique, sur ce que le patient croit être
un mal donné, résultat d'un sortilège, phénomène
que la médecine désigne sous le nom de Conversion. Les prières
magiques ont cependant procuré, dans certains cas des rémissions
et même des guérisons spectaculaires pouvant rappeler les miracles
de Lourdes. Avant de parler de quelques unes de ces prières, que l'on
peut apprendre seulement la nuit de Noël ou du premier de l'An, il convient
de signaler qu'il existe, notamment dans le Sud, des prières que l'on
peut apprendre " in ogni tempu ", à tout moment. Ces prières,
que nous avons soumises à l'avis d'une sommité ecclésiastique,
sont " particulièrement riches d'affirmations dogmatiques exprimées
selon le sens évangélique. Il y passe une catéchèse,
quelque chose qui se réfère à la Révélation
". Ce sont les prières que l'on récite en allant se coucher,
lorsqu'on se rend à l'église, lorsqu'on met la main dans le bénitier,
lorsqu'on passe devant la croix, devant la Sainte-Vierge, lorsqu'on quitte l'église,
pour éloigner l'orage, en posant sur la fenêtre l'uf pondu
le jour de l'Ascension, " l'ovu cruciatu di l'Ascensione ", prière
dans laquelle on invoque Saint Christophe ; la prière que l'on dit en
passant devant une croix érigée ailleurs qu'à l'église
; celle que l'on récite, à Azilonu, pour " crucià
i morti ", c'est à dire : en faisant sur le cadavre le signe de
la croix en touchant successivement la tête, l'estomac et les épaules
du défunt avec le cierge que le prêtre distribue aux fidèles
le jour des Cendres " cù candeli chì u preti dà in
i Cennari " (63) ; les prières recommandées par des brefs
de papes, notamment une prière à Saint-Antoine qui a fait l'objet
du bref de Léon XIII du 21 mai 1892. C'est sans doute du mot " bref
" (en corse, breve, brevu, brivu) que tire son nom le " Breve ",
sorte de scapulaire que l'on porte autour du cou et que l'on coud après
y avoir enfermé divers objets et notamment le texte d'une prière.
Le chanoine Casanova appelle ce scapulaire " orazione ", d'autres
le désignent sous le nom d' " abitinu ". On peut le rapprocher
du sachet hindou. On y enferme des fleurs de la Saint-Jean, le mélilot
(" tribulu " ou " sterpaboie "), une feuille d'olivier bénit
le jour des Rameaux et un grain de riz (64). Selon Paul Arrighi (65), le "
breve " renferme des larmes de cierge, une image pieuse et le texte d'une
prière, une feuille d'olivier bénit et même des fragments
d'hostie consacrée. Parmi les amulettes, le chanoine Casanova range le
cierge du " Miserere ", qui est placé au sommet du chandelier
triangulaire de l'Office des Ténèbres. Celui qui peut en avoir
un bout dans sa poche est à l'abri du danger. On l'enveloppe dans un
morceau de drap cousu. L'orpin ou sedum pour prier est également une
amulette, c'est " l'erba di l'Ascensione " appelée aussi "
broccula " ou " risu ". Cueillie le jour de l'Ascension, à
l'aube, cette plante - qui a la particularité de pousser à l'envers
- fleurit à la Saint-Jean, ou à la Trinité (66).
Le scapulaire et le corail rouge ou, à défaut un objet en forme
de corne ou de pattes de crabe, protège l'enfant contre les sorcières,
c'est la couleur du sang : c'est donc la vie (67).
Il existe en Corse d'autres amulettes, " objets qui protègent et
détournent d'un malheur " (68) ainsi que les talismans, porte-bonheur
" qui irradient la force magique " (67), et parmi eux des pierres
merveilleuses. Les pierres dont sont faites les maisons, la maison elle-même
ont, dans l'île, un caractère sacré. On rapporte qu'une
" voceratrice " qui était appelée , pour la première
fois de sa carrière, à improviser sur le corps de la victime d'une
vendetta, fut mise à l'épreuve de la façon suivante : une
personne de l'assistance jeta une pierre sur la civière et lui demanda
de faire de cette pierre l'objet de son improvisation. Elle commença
ainsi :
" Chè tù sia benedetta, o petra
senza valore !
Si ne facenu le case ed ancu i ripusatoghj,
E dinò i tabernaculi duve stà Nostru Signore. "
(Sois bénie, o pierre sans valeur ! - dont on fait
les maisons et aussi les reposoirs - de même que les tabernacles où
est Notre Seigneur.)
Parmi nos pierres merveilleuses, la catochite ou pierre de mémoire
était connue de Pline. On l'appelle aussi cadmite et elle retient captive
la main que la saisit. La pierre d'aigle, qui rend invisible, se trouve au col
d'Ominanda, près de Castirla. Pour qu'elle agisse, il faut, lorsqu'on
est en sa possession, dire la formule " Tamo, Samo ", qui ressemble
au " Sésame ouvre-toi " des " Mille et une nuits "
(69).Les Corse portaient, en voyage, la " petra quatrata ", la pierre
carrée, en guise d'amulette (70). Pour R.F. Pommereul, il s'agit d'un
talisman et il traite d'imbéciles les Corses qui le portent sur eux (71).
Cette pierre, que l'on trouve près de Canari, a la forme d'un dé.
Elle aurait la vertu de rendre infatigable et se porte attachée à
la jambe gauche au dessous du genou. Il faut la découvrir un vendredi,
au clair de lune ! C'est l'oxyde naturel de fer magnétique dont parlent
plusieurs historiens, à commencer par Boswell (72), et que le géologue
Hollande appelle magnétite ou pierre d'aimant. Un autre talisman était
" l'Unghia della Gran Bestia ", l'ongle de la grande bête ;
on allait chercher dans un pays lointain l'ongle de ce monstre fabuleux afin
de se défendre contre les " surpatori ", sorciers qui vont,
à minuit, par une légère blessure au petit doigt, sucer
le sang des bambins (73) C'est pour les mêmes raisons qu'on attachait
à leur cou une branche de corail ou un scapulaire, et que, dans l'Urnanu,
on les faisait dormir un " rocchiu " (bâton) à la main
jusqu'à l'âge de sept ans. A Taverna, " il fallait jeter les
vêtements de la victime dans une chaudière remplie d'eau et faire
chauffer le tout ". Un marchand ambulant conseille de faire cela à
une mère dont tous les enfants mouraient au berceau : " Tenez-vous
près du feu un poignard à la main
Ne retirez pas du chaudron
les langes de l'enfant, quoi qu'il arrive ". " Lorsque le liquide
commence à bouillir, la sorcière se présente, attirée
par l'odeur. Elle emprunte la forme d'un chat ou celle d'une belette. Il faut
la saisir tout de suite et tenir ferme. Elle reprendra son aspect primitif,
deviendra une vieille femme, hideuse. Alors faites-lui jurer trois fois d'épargner
vos enfants et vous n'aurez plus rien à craindre " (74). Dans une
version recueillie à Mucchietu (Cervioni) par M. Antoine Monti, les parents
de l'enfant donnent des coups de broche dans le linge et la sorcière,
souffrant horriblement, vient, implorer miséricorde (75).
Le " stregone ", monstre à quatre têtes, est également
un vampire (76). Dans un conte fantastique d'Evisa, il est question d'un châtaignier
vampire (77) : " A jente dicia che, di notte, i so jamboni s'abbutulavanu
a chi li s'accustava eppo' ch'elli u si succhiavanu ", on disait que, la
nuit, ses mères-branches s'accrochaient à ceux qui s'en approchaient
et leur suçaient le sang. Il est souvent question de vampires dans le
folklore magique de la Corse : " In certe contrate della Corsica, si appendevano
alla porta della casa delle falci per tenere lontani i vampiri che, non potendo
contare pui di sette, perdono tempo per contare tutti i denti delle falci e
giungendo l'alba, sono costretti a fugire ; cosi non possono uccidere, con le
loro ascie invisibili, i pastori " (78) : (dans certaines régions
de la Corse, on suspendait des faucilles à la porte de la maison afin
d'éloigner les vampires ; ceux-ci, ne pouvant compter au delà
du chiffre sept, perdent du temps pour compter toutes les dents des faucilles
et, lorsque l'aube arrive, ils sont obligés de fuir, ainsi, ils ne peuvent
tuer les bergers de leurs haches invisibles). A Palneca (Tchou) et à
Zicavo (Vuillier), des femmes mettent, aux mêmes fins une serpe ou une
faucille sous leur oreiller .
Après cette longue parenthèse, voici " u segnu di a pena in capu ", l'exorcisme des coliques. Il avait été simplement mentionné jusqu'ici par des chercheurs (79). Nous en devons une version inédite au regretté Francescu Calisti et, ironie du sort, elle paraît en même temps que l'annonce de sa mort prématurée (80) : un vieillard est hébergé, à contre-cur, par une villageoise du canton de San Lurenzu, aussitôt prise de coliques, elle se tord par terre et le vieillard accepte de la guérir. Il demande " una fittuccia di pane e una tazzuccia di vinu ", une petite tranche de pain et une tasse de vin. Après avoir fait griller le pain, chauffer le vin et bénit le tout trois fois, il prononce mentalement cette prière : " Petite tranche de pain, petite tasse de vin, fais disparaître les coliques : c'est Saint Martin qui te l'ordonne ". Et Saint Martin - car, c'était bien lui - donna à son hôtesse le pain et le vin en lui disant : " tenez ! mangez et buvez ceci ", ce qu'elle fit. Aussitôt la douleur disparut et la femme se leva. Il y en aurait long à dire sur les rapports entre Saint Martin et la Corse où il est souvent invoqué contre le diable : " Anghiulu e Domine e San Martinu ! ". Son nom dans l'île est synonyme d'abondance. Nous dirons simplement, avec Mgr de La Foata :
" Saluons le Bienheureux Saint Martin :
Qu'il nous fasse faire bonne chasse
Et que, dans la vigne et dans l'aire,
Croissent toujours le blé et le vin
Et qu'aucun " lagrimante " n'approche alentour ".
Connaissez-vous les " lagrimanti " ?
Curieuse coïncidence, deux poètes, prénommés
tous deux Simon-Jean et aujourd'hui disparus, les ont chantés,
Simonu di li Lecci et Ghiuvan di a Grotta. Voici ce qu'en a dit
Simonu di li Lecci (82) :
"
Unn'e andeti più in locu,
Ne par bè, mancu par mali,
Chi, in sti nuttati scuri,
C'è mazzeri e licramenti
E un s'è mai sicuri
Di pudè tira avanti
"
(N'allez plus nulle part, - ni pour le bien ni pour le mal -
parce que, durant ces nuits sombres, - il y a les chasseurs d'âmes et
les esprit du brouillard - et l'on est jamais certains - de pouvoir aller de
l'avant).
Et Ghiuvan di a Grotta (83) :
" Simu noi i legramanti
E li maghi di a muntagna,
Simu noi li fulletti,
U terrore di a campagna !
Abitemu le calanche
Duve lu ventu si lagna
Site voi, i mio cumpagni,
I fulletti e i legramanti !
Cavatevi se visere!
Vi connuscu tutti quanti.
Per crede ste vecchie fole,
Oghie nun ci n'è più tanti!"
(Nous sommes les esprits du brouillard - et les ogres de la montagne, - nous sommes les esprits follets - terreur de la campagne ! - Nous habitons les roches escarpées - où le vent se lamente Je vous reconnais, vous êtes mes camarades ! - esprits follets et esprits du brouillard enlevez vos masques ! - Je vous connais tous tant que vous êtes. - Qui croient à ces vieilles légendes, - de nos jours, il n'y a plus beaucoup de gens).
Ce nom de " lagramanti " leur vient d'Agramant, le
chef des Sarrasins de l' " Orlando Furioso " d'Arioste. On rappelle
encore son siège de Paris avec l'aide de Rodomont (Rongemontagne), lorsqu'on
dit : " La discorde est au camp d'Agramant ". L' " Agramenti
" ou les " lagramanti " sont les esprits du brouillard : "
ils s'enveloppent de nuées et recouvrent le village. Comme ils sont voleurs
de bestiaux - mais aussi d'enfants - il faut tenir les portes closes et veiller
à ce que la maison soit pourvue d'eau bénite (84). On peut aussi
leur échapper si l'on a pris la précaution de tenir un clou à
la main (Fiurmorbu). Dans l'Urnanu, mêlés aux " murtulaghj
" (revenants), ils accompagnent, sur un double rang, l'esprit d'une personne
vivante dont le double est visible. Ce cortège funèbre s'appelle
la " mumma ". On peut la voir soit à l'aller, lorsqu'elle va
chercher le futur défunt, soit au retour, lorsqu'elle l'emporte : "
A mumma passa e vene ". On peut toujours sauver cet être, encore
vivant, en arrachant, au passage, un pan de son vêtement, mais on ne peut
le faire avec succès que si le corps n'a pas encore franchi un cours
d'eau ou s'il n'est pas encore entré dans une église. Dans le
cas contraire, il serait trop tard. Et il semble que ce soient encore les "
lagramanti " qui, dans la " mubba ", se transforment en une horde
sauvage de porcs. Jean-Marc Salvatori qualifie les " lagramanti "
d' " hommes rouges ", pensant peut-être aux " kobolds "
des légendes germaniques ou encore aux " monachicchi " de Lucanie
(85), sortes d'esprits follets coiffés d'un bonnet phrygien rouge. Et
c'est peut-être aussi pour cela que, lorsqu'on est devant une difficulté
comme celle où je me trouve aujourd'hui, on dit ! " Avà simu
(ou entrimu) in porci rossi ! ", maintenant, nous entrons dans la peau
des cochons rouges (86).
Les pourceaux de la " mubba ", mais ils figurent en toutes lettres
dans les Evangiles ! Saint Marc parle des démons qui étaient entrés
dans l'homme qui se trouvait au pays des Gadaréniens. Ce malheureux vivait
dans les sépulcres et dans les montagnes, criant et se meurtrissant avec
des pierres. Jésus disait au démon : -Sors de cet homme, esprit
impur ! Et il demanda ! - Quel est ton nom ? - Légion est mon nom, car
nous somme plusieurs. Il y avait là, vers la montagne, un grand troupeau
de pourceaux qui paissaient. " Et les démons le prièrent,
disant : - Envoie-nous dans ces pourceaux, afin que nous entrions en eux "
(87). Il le leur permit.
Nous avons déjà parlé des fées. Le chanoine Casanova
écrit que le bonheur est assuré si l'on parvient à surprendre
la fée qui, le jour, se cache dans l'eau (88), au fond des grottes. Malgré
leur beauté, les fées, même les bonnes, comme devait l'être
la " fata mammana " connue dans le Boziu (89), devaient avoir quelque
chose d'inquiétant à en juger par le verbe " infantamassi
" (90) qui, dans le Cap, veut dire s'inquiéter. D'ailleurs, "
dans la ligne traditionnelle corse, la fée est plus souvent jalouse que
compatissante " (91). Chilina, ou Ghilina, mise à part, on ne connait
pas d'autres noms de fées corses. Un auteur du Casacconi (92) en fait
la fée Ghislaine, mais il semble plutôt s'agir d'une fée
florentine, Aquilina, " devenue Chelina à Pise, et Fata Colina dans
la Basilicata " (93). Dans le canton de San Lurenzu, elle est connue sous
le nom de Chilina.
Prete Gentili a conté (94) l'histoire de mon troisième grand-père qui passait pour avoir " scontru e fate " (rencontré les fées). Maire d'un village des environs, il s'était retiré " ind'e Valle " une de ses propriétés de la plaine d'Alistru. C'est là que les fées lui auraient demandé, selon la règle, de formuler trois souhaits et il aurait répondu : " Du pain, avec de la " misgisca " (95) ma vie durant (" fin'che campu ") et le salut de mon âme (" a salvazion'di l'anima ") ! Ce dernier souhait est encore en usage, le jour de l'an, dans le canton de Soccia, bien qu'il tende à disparaître.
Ce soir même, j'ai eu le bonheur de rencontrer quelqu'un qui a lui aussi rencontré les fées. Et, comme il se trouve justement parmi nous - il s'agit de l'abbé Paul Filippi - je vais vous lire des extraits d'un de ses poèmes (96).
"Simu le fate
Di la furesta
E pedicalze
Simu più sgualtre
Per fà le salte
E girandulà
Dolce la notte,
Nisunu sorte.
Chiose le porte
Si pò ballà.
Ungu e mi sfungu,
Fungu di bungu.
In un'oretta
Eo partu e ghiungu".
(Nous sommes les fées De la forêt
Etant pieds
nus, Nous sommes plus agiles Pour faire des sauts Et vagabonder
Douce
est la nuit, Personne ne sort, Toutes portes closes,
L'on peut danser, je m'oins et je m'étire,
Champignon de ruche. En une petite heure Je pars et j'arrive) (97).
Il serait surprenant que les Corses, vindicatifs autant que superstitieux, que Pommereul, au siècle des lumières, qualifiait de " peuple le plus barbare d'Europe " et " à plus de cinq cents ans de nos murs ", n'aient pas eu recours aux exorcismes contre leurs ennemis. Et bien ! il a été, justement, trouvé trace d'un exorcisme demandé contre les Français, en 1749. Depuis près de vingt ans, les Corses ont repris la guerre contre Gênes qui fait appel aux Français. " C'est l'arrivée du marquis de Cursay et de ses troupes qui sont très mal accueillies par les Bonifaciens qui demandent, à l'évêque d'Ajaccio, un exorcisme contre la vermine qui infeste la cité ". (98). Nous n'avons pu connaître la suite donnée à cette requête. Le fait est que les Français ne devaient pas être, alors, en odeur de sainteté à en juger par un qualificatif qui remonte sans doute à cette époque et qui est encore en usage dans le canton de Serra di Scopamena. Lorsqu'un enfant rentre chez lui souillé par quelque ordure, sa mère lui dit : O mon enfant, " ti sì tuttu infranciatu " J'ai demandé des éclaircissements à l'un de nos meilleurs écrivains originaire de cette région. Voici sa réponse, que je traduis : " La France a été pendant longtemps, notamment après Pontenovu, synonyme de saleté, ordure et cochonnerie (" bruttezza e purcaria "). Au temps de mon enfance, je me souviens de deux surs, demoiselles de bonne famille (c'étaient les filles du maire) qui étaient parties à la sauvette, sur le continent français, afin d'y gagner honorablement leur vie. Elles ont été longtemps la honte de leur famille parce que les gens pensaient qu'elles étaient allées en France " per infranciassi ", c'est à dire pour s'y vautrer dans la boue, dans le ruisseau . Je n'en dirai pas davantage. A cette époque - c'était au début du siècle -, même des mariages avec des " Pinzuti " étaient considérés comme un malheur".
A défaut de l'exorcisme des " pinzuti " de 1749, venons-en à celui des " pinzacchj " (charançons), des sauterelles et des rats. Il nous faut, pour cela, remonter plus d'un siècle en arrière, à l'année 1624, date de la construction du couvent d'Omessa : c'étaient, en effet, les moines récollets qui avaient pris l'habitude de pratiquer ces exorcismes lorsqu'ils venaient quêter pour leur couvent, à San Lurenzu et dans les cantons voisins. Ces Franciscains étaient étroitement liés à la vie de nos ancêtres et l'on sait quelle a été leur influence sur notre caractère mystique et même dans le déroulement des événements historiques.
Il existe dans le Fiumorbu des " segni " pour " scugnurà i scarafagliuli ", pour conjurer les cafards. Un peu plus loin vers le Sud, à Sari di Portivecchiu, on les éloignait, il y a une cinquantaine d'années, à l'aide de treize cailloux placé dans un sac. Le regretté Siméon Tognini a publié une prière pour " signà u velenu ", exorciser le poison (99). Son informateur que nous avons eu, récemment, la chance de rencontrer, nous a précisé que cette prière magique sert, en réalité, à explorer le venin d'une araignée connue dans le Casacconi sous le nom " scaramignatulu ". Cet exorcisme a été publié dans un quotidien : nous pouvons donc le considérer comme inédit et je ne puis, de ce fait, le révéler en son entier. Je dirai seulement qu'il doit être répété douze fois (100) et qu'il y est fait mention d'un personnage mystérieux dont le nom pourrait venir de l'aphérèse du mot latin " publicanum ". " Publicain ", nom du fermier d'impôts publics, désigne aussi l'hérétique. Or, dans une prière similaire recueillie dans le Sud, ce que nous pensons être le publicain est remplacé par le païen, " u paganu ", et, du sens primitif de paysan, ce mot est également passé à celui d'hérétique (101). Il est remarquable que dans ces deux " segni ", le païen, qualifié aussi de voleur, pique " un cristianu ", un chrétien. Il y est recommandé, pour opérer sa guérison, de mettre sur sa plaie, parmi les quatre éléments, les deux qui paraissent les plus appropriés à la circonstance.
Le nom " Crestian " a été donné au XIIème siècle à une personne atteinte de la lèpre (102) et trouve son origine dans la piété populaire (Cf. Crétin), ces gens affligés de l'horrible maladie ayant, malgré tout, une âme. Dans le midi de la France, tous ceux qui étaient atteints par ce mal incurable étaient groupés et vivaient en communauté autarcique dénommé " l'oustau dou Crestian " ou plus brièvement encore " Lou Crestian " (103). Ce mot vient du grec " cristos " = oint, enduit, mais aussi : piqué, en parlant du taon et, au figuré, de l'aiguillon de la maladie. Le " cristianu " c'est aussi celui qui est " signatu da Cristu " (marqué par le destin). Pour la religion catholique c'est un innocent et, à ce titre, il est le protégé de Dieu. Il n'en est pas de même dans la religion musulmane pour laquelle le lépreux est un condamné. On prétend que le voile des musulmanes servait à l'origine à cacher la lèpre. Il semble, à travers les prières magique de Prunelli di Casacconi (Campile), Vignale, (Borgu) et Azilonu (Santa Maria Sicchè) que, pour les Corses, la lèpre devait être le mal donné par " u bruttu paganu ", le sale païen, c'est à dire le musulman sur lequel il avait reporté sa haine du publicain prévaricateur de Rome , le musulman " ladru ", voleur, mécréant et celui qui " pique " le pauvre " cristianu ", le musulman à la fois larron, violateur et propagateur de l'horrible maladie. Et à Peri, où existe un " lagu di a pagana ", la païenne est tueuse redoutée (104). Et si grande devait être chez le Corse la haine du musulman, qu'il préfère, encore, ne pas en parler : en effet, pour lui, les seuls êtres vivants sont les chrétiens et pour dire, par exemple, qu'on ne rencontre âme qui vive, il constate : " Un c'è un' anima cristiana ", il n'y a pas âme Chrétienne. Du " paganu ", il n'ose en faire état que dans ses prières secrètes.
Nous avons vu que ces prières tendent à exorciser le venin du " scaramignatulu " ou " terrantulu " (dans le Sud). Il semble que cet aranéide puisse être le même, bien qu'étant de plus grosse taille (v. note 109), que celui qui, dans la Castagniccia, et même dans une partie du Sud, est appelé " zinefra ". En effet, la " zinefra " est le seul animal venimeux de l'île. Lorsque l'on cultivait encore le blé, elle vivait dans les aires à battre, proximité des chênes-liège où elle s'abritait dans les trous d'écorce. Le peintre Vuillier et Charles de la Morandière (105), entre autres, l'appellent " malmignate ". Son nom scientifique est " théridion malmignate de Latreille ". En Toscane elle est connue sous le nom de " ragno rosso di Volterra ". Son corps est noir et velu avec, sur trois rangs, treize petites taches d'un rouge de sang sur l'abdomen, qui est rond, renflé à la partie supérieure, et qui porte, en outre, quatre points noirs en carré. Ses yeux sont latéraux et écartés entre eux. Et plus elle est petite, plus la force de son venin est grande, selon Mgr Girolami Cortona (106). Pour Angelis et Don Giorgi (107) qui la nomment " latrodecte malmignate ", elle ne serait pas sans ressemblance avec la Veuve noire du Mexique. Pierre Benoit n'a pas manqué d'en parler dans son roman corse : " Les Agriates ". Autrefois, pour soigner sa morsure, on cautérisait la plaie à la flamme. A Osani, notamment, on utilisait le four chaud. Le nom de " zinefra " fut donné à Sotta à une sorcière qui habitait dans une grotte. " A Zinefra di Cancaraggia fut condamnée à être écartelée par le Tribunal de l'Inquisition. On dit aussi, de quelqu'un que l'on veut envoyer très loin, au diable, " mandallu in Zinefra " ou " in Zinefrica ", mais il pourrait s'agir ici de Genève, en italien Ginera " (108). En Balagne, la " zinefra " est connue sous le nom de " malmignatta " (109), et de " malmignattu " dans le Niolu où l'on pouvait se préserver de ses atteintes en portant à son cou la sainte relique (105). Le nom de " malmignattu " (" vermignattu " à Populasca) est également donné, à Nuceta, à une fourmi tricolore à la partie antérieure vert foncé et à la partie postérieure rouge ; il existe un charme contre sa piqûre assez dangereuse. Ch. Florence et le chanoine Casanova font également mention de charmes en usage contre les piqûres d'insectes. De même, les prêtres vont, le jour des Rogations, conjurer les sauterelles dans les champs en disant par trois fois : " A peastae, fame et bello ! A flagello terremotus ! A folgore et tempestate ! " et les fidèles répondent " Liberanos Domine ! ". Il s'agit bien là d'un exorcisme consacré par l'Eglise, au même titre que la bénédiction des maisons le samedi saint. Voici, à ce sujet, un poème fort original que Lisandru Ambrosi, de Castineta di Rustinu (110), fit, au début du XIXme siècle, pour se venger de Prete Paulu (III) qui n'avait pas cru bon, sous le prétexte de n'avoir pas trouvé chez lui, de procéder à la bénédiction de sa maison :
A BENEDIZIONE DI U SABBATU SANTU
Caspita ! Prete Paulu
a me m'ha campatu !
In casa, u diavule
s'era impusessatu.
Un certu rimore
sempre ci facia
chi mai u Signore
entrà ci pudia.
Ellu, par un bracciu,
u cacciò 'nnu chiassu
Cum'e un zitellacciu
e mandatu a spassu ;
ch'avà sò sicuru,
per intal'a un'altr'ora,
zaccaneghj puru,
si resta di fora.
Ellu, quant'a me,
è un santone a veru ;
manc'unu ci n'è
in tuttu lu cleru.
C'una so spergiata(a)
restò benedetta
tutta una facciata
di a casa e una fetta.
Cun trè altre spergiate
per tuttu scialbò (b)
e a le latinate
ch'ellu stuppulò,
'gni cosa trimava,
tarrantuli (c) e topi ;
u focu stridava
per finu a le scopi (d)
Quelle parulloni
piglionu e tittelle (e)
tupponu i tufoni
ch'escianu e candelle.
U spaternustrime
durò per quattr'ore
e lu miò manghjme
a lu sacru tenore.
Di pidochji e puci
tamanta brigata
maiò che li ruci (f)
sunò la scupata.
Restonu cumpunte (g)
a la so prucantula (h)
duie furcin'unte,
Tre fusi e una 'ràttula (i)
Un par' di pignatti (j)
Cumpunti restonu
cun tre o quattru piatti
da lu santu sonu.
La miò paghjola (k)
restò benedetta,
la miò cazzarola
la falce (l) e l'accetta (m)
U miò pisciatoiu
restò benedettu
u miò cuvertoiu (n)
cu tuttu lu lettu.
Tutti li miò piatti,
i sperti e cupputi,
pignule (o) e pignatti ( p)
suppere e ambuti (q).
O lu gran bisbigliu
ch'in casa sunava!
sin'a u miò cernigliu (r)
chi mai l'aduprava.
Più bella scena
vede un si pudia :
a miò catena
passava e venia.
E u miò tinellu (s)
a secchia (t), aciaretta (u),
da nantu a u purtellu (v)
saltonu 'nna stretta.
E miò gallinelle
chi facianu l'ove
piglionu e purtelle
mai più l'aghiu trove.
U miò mannarinu
da cherciula (w) intese :
pigliò u purtellinu,
scappò pe' u paese.
U miò troppu in sala (x)
duve nantu pusava,
per sopr'a la scala
cullava e falava.
E miò prisutte
d'appese a la grate (y)
strapponu tutte
da le so spergiate.
Per più scrinazatu
ch'ell'era u miò gattu,
restò accustumatu;
un scuzzò più pignattu !
Eo, cum'e una foglia,
trimava in l'anghione ;
Mi surtia la voglia
Di fà più canzone.
Pensate ! ch'avia
In una cascia, in fondu,
una geografia
Di tuttu lu mondu,
Una mantinella (z)
tutta tufunata
inc'una curbella (aa)
ma tutta sfundata (bb)
A la so prighera,
la pezza restò
tal'e quale ell'era,
nè mai più strecciò.
Avale tuttu'aghiu
più santu che prima,
sunchè u calamaghiu,
a penna e la rima.
(a) aspersion, coup de goupillon, (b) crépit, blanchit, (c) v. note (109), (d) balai de bruyère, (e) tuiles, (f) chenilles, (g) remplies de repentir, (h) prière magique, (g) râpe à fromage, (j) marmites en terre, (k) chaudron, (l) faucille, (m) hachette, (n) édredon, (o) ustensiles de cuisine en terre amiante, (p) v.j, (q) entonnoirs, (r) crible, (s) cuveau, (t) seille, (u) cruche, (v) fenêtre, (w) porcherie, (x) billot, (y) plafond (z) mantille ( ?), (aa) petite corbeille, (bb) défoncée.
Comme dans le midi de la France et en Afrique du Nord, les " mammine " corses " défaisaient " du soleil. On dit ici " caccià u sole ". Je n'ai pu encore recueillir de prières magiques contre l'insolation, mais je sais qu'elles existent dans le Rustinu, dans la région bastiaise et un peu partout dans l'île. A défaut de " prucantuli " corses, voici une prière magique provençale qui commence ainsi : " Dans la mer il y a trois fontaines, une de vin, une de lait, une de Sainte-Trinité " et qui se termine de la façon suivante : " Que le coup de soleil, en leur nom, soit levé ". (112). Les trois fontaines sont mentionnées dans d'autres formules provençales : dans celle employé pour la réalisation d'un vu (113), la fontaine de Ste Trinité est remplacée par une fontaine de miel. Etant enfant, j'ai été moi-même défait du soleil. C'était à Bastia. L'officiante opéra de la même façon que dans le Périgord : " elle garnit un verre d'eau, le couvrit d'un mouchoir, le renversa. Quand les bulles d'air bouillonnèrent dans le verre posé sur ma tête, elle constata que j'avais attrapé le soleil " (114). Et, par sa magie, il s'en alla. Un berger " di lou Rove ", près de Marseille, me récita le début d'une autre prière dans laquelle il n'y avait pas de fontaines. Elle disait : " Il y a trois îles dans la mer ", et on y invoquait Saint Jean, ce qui est normal puisque, en Corse, on demande, le 24 juin, la bénédiction des eaux afin que les baignades soient favorables. " C'est la fête Dieu, en souvenir du baptême du Christ ". Dans les prières magiques corses, c'est à Saint Jean qu'appartient l'eau de la mer et des rivières, car il est encore en vie, une légende disant qu'il est " obligé de demeurer sur terre jusqu'à la seconde venu du Christ " (115). Et dans la prière provençale, en souvenir du sel baptismal, le récipient que l'on pose sur la tête du patient (cuvette, assiette ou verre) doit contenir trois grains de sel. Par l'effet de ces prières magiques, " l'eau se mettait à bouillir sans feu " (116). C'est ce que, poétiquement dit encore Gregale :
" Ma connoscu una vecchia in lu paese ;
A chiamanu " A Sdreia " : elle sà fà ;
Inc'un bicchieru d'acqua sà tirà
I raggi di u sol'in le fronte accese ".
(Mais je connais une vieille au village ; - On la nomme
" La Sorcière " : elle s'y connaît ; - Au moyen d'un
verre d'eau elle sait tirer - Les rayons du soleil des fronts brûlants.)
Il existe en Corse une dépréciation pour rendre invulnérable aux armes blanches ou aux armes à feu, de même qu'il y a, à Madagascar, des amulettes contre les balles que l'on porte au moment de partir en campagne (117). C'est l' " ingermatura " ou " ingerminatura ". Certains bandits portaient sur eux des médailles bénites ou des scapulaires ; ils se croyaient ainsi " ingermati " ou, du moins, ils étaient persuadés qu'ils ne mourraient pas sans être réconciliés avec Dieu. " Par crainte des esprits, ils ne hantaient le maquis qu'en nombre pair " Dans la région de Sartè " lorsqu'on rencontre la " squadra d'Adoru ", et si l'on tire, le coup ne part pas (118). Dans le canton de Santa Maria Sicchè, on dit cependant que le coup partirait, même dans ce cas, si l'on mettait un peu de la cire du " Miserere " sur le canon du fusil. Parlant de Pierre-Antoine, le fiancé de la célèbre Maria Felice, Charles de la Morandière écrit : " Il prit le rude sentier qui mène au Niolu, son fusil à l'épaule, et, au cou, la sainte relique qui préserve de l'atteinte du plomb et des piqûres du " malmignattu ". Au cours de sa mission de 1744, Saint Léonard de Porto-Maurizio converti un bandit qui avait, à son cou, une hostie consacrée. Dans son enfance au début du siècle, le regretté Simon-jean Vinciguerra avait entendu prononcer, à Pietra di Verde, une formule d' " ingermatura " et me disait que l'officiant faisait certains gestes sur la tête du candidat à l'invulnérabilité. La formule était connue dans le Fiumorbu où l'on m'en avait parlé en disant : " Se vo' incrucchiate u fucile, u colpu un parte micca ", si vous appuyé sur la gâchette, la poudre reste dans le canon. J'ai pu finalement trouver la formule exacte à Pietra di Verde, où elle n'est plus employée que pour conjurer le mauvais sort, et, dans une forme plus complète, à Petretu Bicchisanu (119).
Dans ma collecte de prières magiques, il m'est arrivé, en effet, de constater qu'elles avaient, souvent, selon les régions, des emplois différents. Tel " incantesimu di l'occhj " d'Azilonu, est ailleurs, un exorcisme contre les taies de l'il et, à Vignale, il est utilisé pour tout mauvais mal et notamment pour la fièvre. Dans le Niolu, telle prière contre les taies de l'il (" ghjattata ") est également utilisée pour toutes sortes d'affections, au besoin même, organiques. Il en est de même de celle que m'apprit ma mère. Dans le Casacconi, une prière contre le mauvais il est employée contre la soif et les coliques. Une " prigantula " contre l'incendie, citée par Paul Arrighi, est utilisée à Azilonu contre l'ictère.
Il n'y a que la foi qui sauve et récemment un vieux berger de Moltifau que je rencontrais à Nice me disait : " O fede, o fine ". Si l'on n'a pas la foi, c'en sera fait de nos traditions.
Il est aussi des prières qui ont perdu leur efficacité
conjuratoire au motif qu'elles ont été divulguées en plein
jour et en dehors de la nuit de Noël. Ainsi, à Vignale, des femmes
avaient l'habitude de porter sur elles le texte d'une prière magique.
Un jour, quelqu'un réussit à lire le talisman. Il est, depuis,
sans effet. Le voici :
" Pignattella, coci e bolli,
Piena di brocciu e cipolli.
E tu, donna di Vignale,
Se t'un voli guari, fà cos'ella ti pare ! "
(Petite marmite, cuis et bous, - remplie de brousse et d'oignons.
- Et toi, femme de Vignale, - Si tu ne veux pas guérir,
fais comme il te plais)
D'une autre prière connue à Venzulasca on dit qu'il ne faut pas l'employer parce que " ghiè peccatu " ; le fait de la dire constitue un péché. Il s'agit sans doute d'une prière diabolique car il en existe.
Ecoutons plutôt ce poème de Dominique-Antoine Séraphin Versini, ancien président de tribunal (120). Il s'agit d'une scène qui se déroule entre Zia Millena, l' " incantatora ", et Catalina et il y est question d'une prière magique qui a perdu son efficacité conjuratoire : " prigantula sfruttata ".
A PRICANTULA DI l'OCCHIU (Extraits)
C : " Vultem'amparà
a signà l'occhiu ?
In lu Natale d'annu, u m'insignò
a u toccu di la messa Mariuccia.
Ma, dopu, intesi di ch'a so prigantula
un valia una bucchia di civolla :
sa capisema l'avia palesa
di jornu e infrà simana a tre cummare
M : Dopu a quelli di l'occhiu,
si tu voli,
ti spjgaremu ancu quellu d'i varmi .
C : Voi si chi ne sapete ! a quant'e
credu,
sete ancu bona a scugnurisce i grilli.
Ma ditemi: l'occhiu, cumu u signate,
cu a lumera di l'oliu o cu u carbone ?
M : Cu l'oliu, o figliulè.
In lu paese,
u carbone un l'adopra che Saetta
ch'a pattu cu u diavule e un si brusgia
C : Ancu u vostru suffiettu avia d'occhiu ?
M : Altru ch'ellu l'avia, e di
u più neru !
Quant'e lampava goccie ne sguagliava ;
E c'e vugliutu tutta a luminata
cu centu cruciate par cacciallu
si ciotta u ditu in la lumera
accesa,
si sgottanu e candelle ad un' ad una
da sopr'a un piattu d'acqua e, a bassa voce,
si dice : " Gesù, Giuseppe, Maria,
chi questu male si ne vaga via ".
C : Santa madre ! Ma quessa e
a prigantula
Sfruttata ch'ella dice Mariuccia ?
M :
..
avà chi sà
Ch'ellu un n'abbia persu a so virtù
Stu segnu chi guaria tanti mali ?
Il existe plusieurs versions corses des prières que les enfants récitaient naguère " andendu à chjinassi ". Dans la région bastiaise, nos grand-mères enlevaient leur bague et nous la mettaient sur la tête pendant la prière du coucher. Elles faisaient à la fin un signe de croix sur notre tête et nous faisaient embrasser la bague. J'ai recueilli les versions de Bastia, Azilonu, Cognoculi, Muratu (dont je donnerai la version française) et Letia, dont le texte m'a paru le plus original :
" Padre nostru di Natale,
biatu puru a chi l'ampara.
L'amparò u pilligrinu
e a disse a San Martinu.
San Martinu collò in celu
e a disse à San Michele.
San Michele apri le porte
di li vivi e di li morti.
Una petra di mattone
tutti l'anghiuli in balcone;
una petra di baina,
Tutti l'anghiuli in duttrina ;
... una petra liscia liscia,
tutta l'acqua ci sculiscia ;
una petra tonda tonda,
tutta l'acqua ci s'abonda.
Si abundò tantu e tantu,
Nostra Madre si calò,
Beppe tantu di quell'acqua
Chi d'un figliu ingravidò.
Quandu nasci quellu figliu
Tutt'el mondu alluminò.
Canta, canta ros'e fiori,
Natu è Nostru Signore.
Natu è a Betelemme
al mezu al bue, all'asinellu.
Per cupri a Gesù Bellu,
un c'era fascia nè mantellu (ou "pannella")
A chi lu sa e a chi lu dice,
a ch'un lu sa, ghiusta è d'amparallu.
A la fine di lu mondu
Ci truvaremu tutti riuniti ". (121)
Cette prière magico-religieuse ressemble, surtout dans sa partie finale, à une vieille prière italienne pour conjurer la " malamorte ", et qu'il faut réciter trois fois.
Voici maintenant la traduction de celle de Muratu : " Je vais au lit, je m'en vais au lit, - A Dieu je donne mon âme - A Dieu la donne et à Saint Jean : - Ainsi l'ennemi (variante de Cognocoli : " u falzu ") ne pourra me vaincre - Ni le jour ni la nuit - Ni à l'heure de ma mort. - Je sais l'heure de mon coucher - Mais sais-je si jamais je me relèverai ? - Que mon âme soit dans les mains de Dieu, - portée par six (variante : quatre) anges (variantes : saints) du ciel, - autour de mon lit penchés : - trois au chevet, trois au pied, - Jésus-Christ à mon côté - Que mon corps soit à jamais gardé du péché " (122).
Les prières magiques contre le mauvais-il ou celles
que l'on dit pour attirer sur soi ou sur autrui les faveurs du ciel (fortune,
réussite, bonne récolte, amour heureux ou bonne mort) touchent
déjà à la divination. Or, on peut trouver dans notre tragique
histoire des exemples de divination funeste que certains hommes, restés
près de la nature, pratiquaient sans doute grâce à ce sixième
sens dont parlait Alexis Carrel. Nous en trouvons notamment à l'époque
de Sampiero. Le XVIe siècle semble d'ailleurs avoir baigné dans
le démonisme et il arrivait souvent à Sampiero de menacer la France
de livrer la Corse aux Turcs " ou au Diable " si le secours demandé
venait à être refusé. L'avenir était bien incertain
et Pascal d'Orezza le prédisait après le traité de Cateau-Cambrésis
(1559) en examinant " a pace ", l'épaule d'un chevreau ou d'une
brebis d'un an, de préférence l'épaule gauche (123).
" Bien qu'aucun chaman ne puisse expliquer comment et pourquoi, il peut
néanmoins, par la puissance que sa pensée reçoit du surnaturel,
dépouiller son corps de chair et de sang, de telle manière qu'il
n'y reste que les os. Il doit alors nommer toutes les parties de son corps,
mentionner chaque os par son nom " (124). " De telles contemplations
sont restées vivantes au sein même de la mystique chrétienne,
ce qui prouve
que les situations-limites obtenues par les premières
prises de conscience de l'homme archaïque restent inchangeables
Dans
l'horizon spirituel des chasseurs et des pasteurs, l'os représente la
source même de la vie, aussi bien de la vie humaine que de la Grande vie
animale
Aussi, il n'est pas étonnant de constater qu'au cours de
l'initiation d'un candidat chaman chez les Mongols Bouriates, le " chaman-père
" procède à la divination à l'aide d'une omoplate
de mouton " (125).
Mgr Giustiniani, évêque de Nebbiu, faisait déjà état
de cette pratique en Corse en 1536. Elle est encore en usage, notamment dans
le Niolu et à Vicu. On observe l'os par transparence en face du soleil.
Les mêmes bergers lisent aussi l'avenir dans les signes inscrits sur la
coquille d'un uf pondu le jour de la naissance. Cela se faisait au début
du siècle à Aullène (126) et se fait encore à Azilonu.
Les notations relatives à la coquille d'uf sont à trois
faces : le haut a trait à la famille, le bas aux autres et le reste au
monde. C'est de cette manière que fut prédit en 1860, à
Azilonu, le voyage de Napoléon III en Corse. Quant aux notations relatives
à l'omoplate de chevreau au Niolu, elle paraissent n'être qu'à
deux faces, une ayant trait à l'espace technique du berger, l'autre à
son espace social. Ces précisions sont dues à M. Ravis-Giordani
(127) qui put donner, ainsi, au berger niolain qui l'initia, conscience de sa
propre culture. C'est grâce à cette culture de " l'homme archaïque
", qui " retrouve en quelque sorte la source même de la vie
spirituelle, qui est tout à la fois " vérité "
et " vie ", que " Pascal d'Orezza révéla que la
guerre se rallumerait ". Les Génois apprirent la prédiction
de Pascal et l'embarquèrent pour la métropole.
Quelques années après, " la mort de Sampiero aurait été
prédite comme le fut celle de César " (128). A ce propos,
l'historien Jacobi a emprunté au manuscrit anonyme appelé "
Cronichetta " ce passage que le Chanoine Casanova a résumé
en quelques lignes : " Sampiero étant à table, un des ses
convives désigna le voisin comme spalliste émérite. Aussitôt,
on l'interroge sur la prochaine campagne et le sort réservé aux
guerriers présents. L'auspice considère l'os et devient triste
: il se prépare un grand deuil, dit-il. Le lendemain, Sampiero était
tué par Vittolo ".
Quant à l'instrument de la divination, alors que tous les autres parlent
de l'épaule gauche, un seul dit, et d'une manière formelle, qu'il
s'agit de l'omoplate droite : " In particolare considerazione venivano
tenuti i pastori di leggere dell'Oltramonti par la loro capacità di leggere
il futuro sulla scapola destra degli animali uccisi " (Les bergers du Delà
des Monts jouissent d'une grande considération en raison de leur capacité
de lire l'avenir sur l'omoplate droite des animaux abattus) " La destra
spalla sfalla ". " In tal modo, si raconta sia stato esattamente previsto
da un pastore il destino di Napoleone " (l'épaule droite ne trompe
pas. On raconte que c'est de cette façon que le destin de Napoléon
a été exactement prévu par un berger) (129).
Le destin de l'Empereur a un caractère trop universel
pour qu'il puisse en être question ici. Je dirai simplement, qu'étudiant
" Napoléon écrivain ", le professeur Fernand Ettori
a souligné combien les nouvelles écrites par Bonaparte pendant
sa jeunesse avaient été influencées par les chants de nos
" voceratrici " et par les " fole " qu'il avait entendues
au cours des veillées de Bucugnagnu et d'Aiacciu ou l'on est encore si
superstitieux (130) que, deux siècles après la naissance de Napoléon,
on peut lire ces mots venus sous la plume d'un autre empereur, celui de la chanson
: " Dans notre île, la magie et la voyance nous ont toujours profondément
attirés ; mon enfance a été nourrie d'histoires de sorcière
" (132). D'autres, comme le regretté Achille Raffalli (133) et,
plus récemment Elie Papadacci, dans une conférence à Paris
ont montré les rapports existants entre Napoléon et la superstition
ou l'ésotérisme. Rappelons seulement qu'une tradition (134) affirme
qu'après Waterloo, dont la nouvelle n'était pas encore connue,
deux pauvres femmes, longeant, par une nuit d'orage, la maison Bonaparte, virent
étendu devant la porte, apparemment mort, un homme vêtu de l'uniforme
des grenadiers de la Garde et le reconnurent comme étant Napoléon
lui-même. Saisie de frayeur, l'une mourut le lendemain, l'autre tomba
gravement malade. Quand on apprit que l'Empereur avait été transféré
à Sainte-Hélène , le peuple ajaccien dit : " C'était
donc vrai ; les femmes avaient vu ! " et l'historien Renucci (135) rapporte
que " Le 5 mai 1821, entre cinq et six heures du soir, plusieurs ajacciens
virent, dans la ciel, un météore qui, partant du fond du golfe
et passant au-dessus de la ville, alla se perdre dans le " Borgu "
en laissant derrière lui une traînée jaunâtre ".
Ce sont là des signées et même des " intersignes ".
Un homme politique n'écrivait-il pas : " Je ne serais pas Corse
si je ne croyais pas aux signes " (136). Napoléon y croyait aussi,
lui qui a écrit " Les pressentiments sont les yeux de l'âme
" et qui aurait dit quelque mois avant sa mort : " Je suis comme les
oracles qui ne savent pas se qu'ils disent, mais leurs prédictions s'accomplissent
" (137). Les Ajacciens qui entendirent l' " appel " du 18 juin
1815 m'ont fait penser à cette " mazzera " d'Ajaccio que les
pêcheurs voyaient souvent lorsqu'ils se rendaient avant l'aube à
leur travail et qui, à leur interrogation : Que faites vous ici, à
cette heure ?, répondait " Fogu a me cunfina ", ce qui pourrait
vouloir dire : " J'établis le territoire sur lequel je vais commander
". Or, le lendemain, dans cette même " cunfina ", on apprenait
un décès. L'esprit " di quellu puvarettu " - comme dirait
Rinatu Coti - avait dû, malgré la distance, rencontrer l'esprit
d'une " mazzera " impériale : il ne devait plus s'en remettre.
Revenons 22 ans en arrière : La " Revue de la Corse " (138) rendait compte ainsi d'une " chronique " du " Petit Bastiais " : intitulée " Pascal Paoli et les esprits invisibles " : " Qu'y a-t-il de vrai dans la légende concernant l'influence des songes sur les actes de Paoli ? C'est, par exemple, après un rêve du 20 avril 1793, au cours duquel il avait vu la tête coupée de Bailly, que notre législateur avait décidé la rupture avec la Convention et l'accord avec l'escadre anglaise. Plusieurs contemporains affirment cette influence : Paoli, à la suite d'un rêve, prévoyait les événements. Boswell déclare qu'à Sollacarò, lors de sa rencontre avec Paoli, plusieurs paysans le lui ont confirmé. Nous hésitons à croire que Paoli, dont l'uvre est si raisonnable, si intelligente, ait été un visionnaire ". Une autre " chronique " (139) allait revenir sur la question et révéler l'existence d'un manuscrit confirmant le rôle du 20 avril. Bailly ne fut décapité que le 12 novembre 1793 ; or en avril, les événements ne le menaçaient même pas. Paoli avait connu le maire de Paris en 1790 et il en était résulté estime et amitié réciproque. Lorsque Boswell demanda à un paysan " s'il y avait beaucoup d'exemples que le Général ait prédit l'avenir ", son interlocuteur saisit une poignée de ses cheveux et répondit : " Tante, Signore ", autant, Monsieur ! - Il est curieux de noter que la tête ensanglantée de Bailly, saisie par le bourreau, fut l'objet d'une autre prophétie, celle de Gazotte au début de 1788, publiée en 1806 par l'académicien La Harpe (140). Quelqu'un avait-il pu faire à Paoli des confidences au sujet de cette prédiction. Peut-être Bailly lui même en 1790, mais le saura-t-on jamais ?
De visionnaire à sorcier il n'y a qu'un pas et, bientôt, Marat le franchira allégrement en s'écriant à la tribune de la Convention : " Qui ne connaît Paoli, cet homme extravagant et sanguinaire, vil intrigant, qui prit les armes pour mettre sa patrie dans les fers et fit le sorcier pour tromper le peuple ? ".
C'est sans doute parmi les bergers, si souvent réputés parce qu'il sont en contact permanent avec la nature (141), que se recrutent la plupart des " mazzeri ". Et nous avons vu que le chaman, comme certains de nos bergers, devine l'avenir en lisant dans l'omoplate d'une bête ovine ou caprine (142). Nous allons donc essayer de mettre le " mazzeru " et le chaman en parallèle. Lay Rose et M. Pierre Lamotte ont traité fort savamment du problème des " mazzeri " (143) Lady Rose (Dorothy Carrington) leur a même consacré tout un chapitre de son " Granit Island " (144). Nous savons seulement que " du point de vue ethnologique son chapitre sur le " mazzeri ", chasseurs d'âmes nocturnes, par la vivacité du récit, par sa puissance de suggestion, par les comparaisons qu'elle fait, forme une enquête complète " (145). Ne connaissant point cet ouvrage, nous ne pourrons apporter ici que quelques précisions de détail, quelques interprétations ou suggestions.
Je m'intéresse aux " mazzeri " depuis 1936, date à laquelle j'ai rencontré la " mazzera " de Guagnu. Elle était aussi " voceratrice ". Or, chamanisme et poésie ne sont pas sans rapports (146). " Quand il prépare sa transe, le chaman finit par obtenir un état second qui met en branle la création linguistique et les rythmes de la poésie lyrique L'acte poétique le plus pur s'efforce de recréer le langage à partir d'une expérience intérieure qui, pareille en cela à l'extase ou à l'inspiration religieuse des " primitifs ", révèle le fond des choses " (147).
Qu'est donc exactement le mazzeru ? En voici une définition
sévère : " U mazzeru è un omu chì pretende
di vede ciò chì l'altri unn'hanu mais vistu : ellu pretende di
sapè quandu unu ha da more
Certi mazzeri spieganu i so sogni ch'unn'hanu
ne capu ne coda e credenu d'avè da vede cos'elli hanu sunniatu "
(148) (Le " massier " est un homme qui prétend voir ce que
les autres n'ont jamais vu. Il prétend savoir à quelle date quelqu'un
va mourir
Certains " massiers " expliquent leurs rêves
qui n'ont ni queue ni tête et ils croient qu'ils verront réellement
ce qu'ils ont rêvé).
Précisons davantage : le " mazzeru " est un homme comme vous
et moi, qui fait des rêves de chasse. Il se poste, en esprit, au gué
d'un ruisseau. Il abat la première bête sauvage ou domestique qui
vient à passer et qui est l'esprit d'un être humain. Après
l'avoir tuée, il retourne la bête sur le dos. Il s'aperçoit
alors que le museau de l'animal est devenu le visage d'une personne du village
qui va mourir. Cette personne vivra trois jours au maximum. En effet, la bête
tuée représentait son âme : c'est pourquoi, privé
d'âme son corps ne tardera pas à dépérir (149). Il
en est de même chez les Malgaches où si l' " ambiroa "
(double) du malade vient à partir, celui-ci, " qui a mauvaise mine
et a toujours envie de dormir " (150) pourra vivre une année environ,
quelquefois moins.
Le chaman et le " mazzeru " appartiennent tous deux, incontestablement,
à une société secrète et, dans toute société
secrète de cet ordre, l'admission " présuppose toujours une
série de rites " (151). " Dans la Casinca, et principalement
à Loretu, on apprenait aux enfants, au cours des longues veillées
d'hiver, la prière suivante, dédiée à Saint Jacques,
et qui pourrait, selon M. Filippi, qui la tient d'une aïeule nioline ,
reconstituer l'origine de la société secrète des "
mazzeri " (152). Le " San Giacumu Lucidoru " de cette prière
est sans aucun doute Saint Jacques de Compostelle, qu'on invoque aussi, dans
un exorcisme, sous le nom de " San Ghiacumu di Galizia ". Voici, en
traduction française de M. Filippi, cette étrange prière
qui, à ma connaissance, est la seule à mentionner les " mazzeri
".
" Saint Jacques Lucidor
qui tenait son livre d'or :
ce livre parlait et disait
tout ce que Notre Seigneur endurait.
Nous irons en Petite France ;
nous y trouverons les Sarrasins
puis encore les Séraphins
et qui ne s'inclinera
les " mazzeri " trouvera
et sept coups de barre de fer rougi
sur la tête recevra. "
Cette affiliation des " mazzeri " à une société secrète est confirmée au moins par un auteur : les " mazzeri ", " acciaccatori " ou " acciaccamorti " sont des esprits de personnes vivantes affiliées à la Confrérie des Morts " (153).
Ils ont bien d'autres noms : " lanceri " dans le Sartenais, et notamment à Ghiunchetu ; " culpatori " dans la région de Figari ; " mazzatori " à Gualdaricciu (Livia) ; " nuttambuli " ou " sunnambuli " à Appiettu ; " murtulaghj " à Marignana (Piana) et Corti. Dans le canton de Piana, ils vont par groupes et se reconnaissent par un mot de passe évoquant " la chair fraîche " , ce qui leur fait rejoindre les sorciers primitifs et les ogres (en Corse : " orcu ", du lat. Orcus, dieu de la mort, - mais aussi : " magu ", magicien) (154). A propos des sorciers primitifs, Rosette Dubal dit " qu'ils s'assemblent la nuit dans le désert, revêtus de leur corps spirituel pour manger de la chair humaine ", " qu'ils se reconnaissent entre eux ; qu'ils forment une société secrète au sein de la tribu " et " qu'ils possèdent la faculté de se dédoubler durant leur sommeil pour se rendre à leurs horribles besognes qui consistent surtout à jeter des sorts (155) et à tuer ". Le personnage mystérieux d'une prière magique du Casacconi tient dans sa main une " pinnata ", une serpe : or les " pinnuti ", membres d'une société secrète, se reconnaissaient entre eux à une certaine façon de tenir la serpe, de même qu'ils connaissaient les relais à ce qu'une pierre était plantée droit sur le toit d'une maison amie. Pour en revenir aux " mazzeri ", ceux du Niolu étaient enrôlés par un chef de groupe : " u capistregone ". C'est sans doute celui qu'on appelle, à Salice, " u mazzerone ". Une nuit, il venait vous chercher, en esprit, pour vous initier. Les candidats - " mazzeri " sont choisis à leur insu et ce, même pendant leur adolescence, en raison de leur prédisposition. Comme le chaman élu par les âmes des ancêtres, le " mazzeru " choisi " devient absent et rêveur, aime la solitude, a des visions prophétiques " (156). Même plus tard, il garde cet état dépressif et de profonde tristesse, sans doute parce qu'il a conscience d'être l'instrument involontaire de la mort comme l'est l' " Ankou " breton. D'ailleurs, comme le " voyant ", si commun en Bretagne (157), le " mazzeru " est souvent quelqu'un qui a été mal baptisé, le curé ayant, par exemple, oublié de dire une prière lors du baptême. Et il arrive que l'on rebaptise le visionnaire, et ce, à n'importe quel âge, dans le Sud notamment. Il semble donc bien y avoir une prédisposition au " mazzerisme ". On pourrait ajouter, pour confirmer qu'il s'agit bien d'une société secrète, que si un " mazzeru " occupé à sauver une âme de la mort est appelé par ses confrères pour une mission urgente, il doit, afin de voler à leur secours, laisser périr cette âme en peine. Avant de parler de l'initiation du " mazzeru ", il y a lieu d'insister sur le fait que sa vocation, comme " la vocation chamanique, est obligatoire ; on ne peut s'y soustraire ". Tout au plus, l'initiateur peut-il faire en sorte que son nouveau confrère ne soit pas " mazzeru acciaccatore ", c'est à dire tueur (158). Dans ce cas, il sera " mazzeru " tout court, c'est à dire " salvatore ", sauveur d'âmes, et comparable en cela au " chaman blanc " ou au sorcier blanc de France qui sont des guérisseurs. Nous n'avons pu savoir ce qu'est exactement le " mazzeru biancu " si ce n'est que c'est, dans l'Urnanu, le chef des " mazzeri " (159). Chez les Bouriates (Asie), où la distinction est clairement accusée, le chaman noir est " réputé n'avoir de relations qu'avec l'Enfer et le Diable " et avec " les esprits mauvais ", le chaman blanc avec les dieux et le chaman noir-blanc " avec toutes les catégories d'esprits, bons et mauvais. Or le " mazzeru ", même lorsqu'il est " tumbadore ", tueur, ne paraît pas pouvoir être assimilé au chaman noir (160). Nous avons vu qu'il n'est, à son corps défendant, que l'instrument involontaire de la mort. Il ne semble y avoir là rien de diabolique et ce, même si le vivant en sursis, dont il tue l'âme déguisée en animal, est destiné à l'Enfer. Il ressemble bien davantage, lorsqu'il est, bien entendu, sauveur d'âme, au chaman blanc qui ; lui, " défend la vie, la santé, la fécondité, le monde de la " lumière ", contre la mort, les maladies, la stérilité, la malchance et le monde des ténèbres ". Comme lui, le " mazzeru ", souvent, " recherche l'âme fugitive du malade, la capture et lui fait réintégrer le corps qu'elle vient de quitter " (161). Il fait en sorte que l'âme en peine ne puisse franchir le cours d'eau ou l'attend l' " embuscade " de l' " acciaccatore " . Nous y reviendrons d'ailleurs plus longuement.
Nous avons vu que le " mazzeru ", chasseur d'âmes,
a une prédisposition spéciale au voisinage de l'eau. Il en est
de même pour le chaman et le chasseur (162). " Les chasseurs trouvent
leurs esprits gardiens dans l'eau, les montagnes et les animaux qu'ils chassent
" (163). C'est dans l'eau que " le chaman novice rencontre un esprit
(Amana), femme d'une grande beauté, qui l'engage à plonger avec
elle dans la rivière. Là, elle lui communique des charmes et des
formules magiques ". Ajoutons, que, comme nos " incantatore ",
comme elles guérisseuses, les chamanes peuvent s'exercer sur elles-mêmes
(164).
Lorsque le " mazzeru " veut, après l'avoir tuée en esprit,
sauver une de ses victimes qui a pris la forme d'un porc, comme cela se produit
à Marignana, il essaie d' " attagnà u sangue ", de coaguler
le sang. Dans d'autres circonstances, il tente " di parallu d'entre in
ghiescia ", de l'empêcher d'entrer à l'église. Notons
que les verbes " parà " et " attagnà " figurent
dans les exorcismes (Les niolins notamment) pour arrêter les hémorragies.
Si la victime pénétrait dans l'église, la mort s'ensuivait
dans les trois (ou un nombre impair de) jours. Dans un enterrement fantôme,
si le cercueil " barra ", a franchi un cours d'eau, on ne peut empêcher
la mort d'accomplir son uvre et le " murtulaghju " le dit, dans
ce cas, au sauveteur éventuel, mais ce dernier peut encore le sauver
s'il empêche le cercueil de passer le gué, " traghiettu ",
ou de franchir la passerelle, " verga " (165), ou encore s'il parvient
à prendre, au passage, un pan, " pezzu ", du costume, "
di a vistitoghia ", du mort en sursis. Or, le passage de la rivière
fait partie du scénario classique de la descente du chaman aux Enfers.
" Lorsque la famine menace le clan, le chaman yukaghir (Asie) procède
à une séance qui ressemble en tout point à celle de la
guérison. Seulement, au lieu de
descendre chercher l'âme
du malade aux Enfers, il s'envole vers le Maître de la Terre. Ce dernier
lui donne l'âme d'un renne et, le lendemain, le chaman se rend dans un
certain lieu situé près d'une rivière et attend : un renne
passe et le chaman le tue d'un coup de flèche. C'est le signe que le
gibier ne manquera plus " (166).
Cette embuscade de la rivière pourrait tout aussi bien se dérouler
en Corse où l'on peut aussi sauver une âme poursuivie par le "
mazzeru " en criant à trois reprises : " Tene u capu insù
", ou " atteppa ", gravis le montagne, sauve toi !
Un bruit, une ombre insolite sont des âmes en perdition.
Pour les sauver il faut, si l'âme emprunte une descente, dire à
cette ombre " remonte vers les hauteurs ", " unn'è micca
u to jornu ", ton heure n'est pas encore arrivée, et, dans tous
les cas - le tutoiement est de rigueur - : " viens t'abriter à mes
côtés ! ". Là aussi, comme pour le passage de la rivière,
on ne peut pas ne pas penser aux chamans pour qui " l'ascension d'une montagne
signifie toujours un voyage au " Centre du Monde "
Ce sont uniquement
les chamans et les héros qui " escaladent effectivement " la
Montagne Cosmique " et parviennent ainsi " au sommet de l'Univers,
dans le Ciel suprême " (166). " L'expédition gravit la
montagne " (167) où est le salut.
Comme le " mazzeru ", le chaman, entre autres moyens
d'accès à sa condition, est initié au cours
des rêves. " Chez les Votyars, le chamanisme est octroyé
directement par le dieu suprême, qui instruit lui-même
le futur chaman à travers des rêves et des visions
" (168). Il en va exactement de même chez les Lapons,
où les esprits l'octroient à ceux qu'ils veulent
(169). Chez les Tongouses trans-baïkaliens, celui qui désire
devenir chaman déclare que l'esprit d'un chef défunt
lui est apparu en rêve, lui ordonnant de prendre sa succession
(170). Chez les Bouriastes-Alares étudiés par Sandchejew,
la vocation se manifeste par des rêves et des convulsions
provoquées par les esprits des ancêtres qui "
portent le néophyte parfois jusqu'à l'Enfer "
(171). Chez les tribus des Montagnes Rocheuses de l'Amérique
du Nord, le pouvoir chamanique peut être aussi hérité,
mais c'est toujours à travers une expérience extatique
(rêve) que se fait la transmission (1772). En conclusion,
" une des formes les plus courantes de l'élection
du futur chaman est la rencontre d'un être divin ou semi-divin
qui lui apparaît à la faveur d'un rêve
lui révèle qu'il a été " choisi
" et l'incite à suivre dorénavant une nouvelle
règle de vie. Plus souvent, ce sont les âme des ancêtres
chamans qui lui communiquent la nouvelle " (173).
Chez le " mazzeru " de la pieve d'Ornanu, l'initiation se fait à la faveur d'un rêve mais, à la différence du chaman, ce rêve n'est pas provoqué par l'esprit d'un défunt. C'est une personne habitant le village qui lui apparaît et l'incite à le suivre dans ses chasses nocturnes. A défaut d'autres informations en cours d'exploitation, voici ce que m'a révélé C.T., un " acciaccatore " de l'Urnanu, actuellement décédé : son père qui avait été transporteur, lui apparaissait souvent après sa mort et venait, en rêve, dîner avec lui. Il sortait de terre tout rempli de boue et les pieds entravés comme ceux d'un animal domestique. A cette époque, mon informateur avait pris la succession de son père et assurait son service entre le village et le chef-lieu. Il fréquentait assidûment un jeune homme du village, celui-là même qui, la nuit, l'entraînait , en esprit, à la chasse. Ce camarade lui avait demandé de lui faire don des espadrilles de feu son père, mais il ne les lui avait pas encore données. Un jour, au chef-lieu, un garagiste lui réclama une petite note qui n'avait pas été réglée, avant sa mort, par son père qui ne lui en avait jamais parlé. Le transporteur paya et, pendant la nuit, son père lui apparut comme d'habitude pour dîner avec lui, mais il n'était plus entravé et sa tenue vestimentaire était correcte. Il lui dit, pendant le dîner : " A propos, ne donne pas mes espadrilles à celui qui te les as demandées. Il est l'auteur de l'incendie de ces dernières années dont on n'a jamais trouvé le coupable ". Depuis qu'il était " mazzeru ", C.T. avait vu trois sangliers en esprit. Le museau de l'un était devenu le visage d'une jeune fille qui mourut quelque jours après. Dans les deux autres, il avait reconnu des gens du village. L'un mourut peu après. L'autre, s'il échappa à la mort, connut un destin tragique. Le nom de l'auteur de l'incendie impuni, ce dernier vint voir son ami et lui demanda s'il avait les espadrilles. Sans lui donner d'autres explications, C.T. répondit : " Ne me demande plus jamais rien ". et, à partir de ce jour, sa carrière de " mazzeru " prit fin.
Peut-on, vu le caractère obligatoire de la vocation, mettre fin à l'état de " mazzeru " ? Si le métier ne vous convient pas, il n'y a qu'un moyen pour vous en débarrasser : pendant trois dimanche consécutifs vous irez sur la place de l'église, après la messe, et vous crierez : " Alluntanetevi di me, chi sò lanceru ! ", je suis sorcier, méfiez- vous de moi (174). A Azilonu, il faut, en outre, faire plusieurs fois le tour de l'église, mais, le plus souvent, malgré l'exorcisme, le " mazzeru " ne tardera pas à mourir. Il en va de même pour les " medecine-men " des îles Nicobar où, dans l'île de Car, " si le malade refuse de devenir chaman, il meurt " (175).
Pour éloigner les mauvais esprits, le chaman esquimau réclame la confession publique des pêchés . " L'une après l'autre, les femmes avouent leurs fausses couches ou les violations des " tabous ", et se repentent " (176). De telles confessions publiques ont existé jusqu'à ces derniers temps en Balagne, et notamment à Zilia, où elles étaient demandées par les mourants. Des crimes ont pu ainsi être révélé. On ne peut mourir en paix si l'on ne peut, par exemple, réaliser un vu que l'on avait promis d'accomplir. Dans le Sud, lorsque la mort surprend quelqu'un loin d'une agglomération, il demande à la première personne qui vient à passer, serait-ce même une femme, de recevoir sa confession (177). L'Eglise semble avoir fermé les yeux - c'est bien le cas de le dire ! - sur ces confessions publiques de mourants, ou de " mazzeri ". Elles pourraient être une survivance de la forme sacramentelle de la pénitence dans l'Eglise, avant le Concile de Trente ? C'est seulement au XVIIe siècle qu'est apparu le confessionnal. Auparavant, le lieu liturgique normal de la pénitence était le chur de l'église, façon concrète de manifester le caractère ecclésial et public de la pénitence. Actuellement, d'ailleurs, l'Eglise voudrait " redonner au mot " confesser " le sens large et fort que les chrétiens des premiers siècles lui donnaient : un acte public où l'on reconnaît devant ses frères que l'on est pécheur mais aussi que le pardon nous est acquit en Jésus-Christ (178).
Nous avons trouvé trace, à Figari, d'un exorcisme du " culpatori " dans lequel -alors qu'on pouvait le considérer comme un voleur un peu particulier puisqu'il dérobe, bien qu'involontairement, les âmes - il est demandé que le " culpatori " cesse d'être un voleur en esprit pour devenir un voleur véritable aux mains pareilles aux crochets métalliques ! Cette réaction pourra paraître quelque peu exagérée dans son matérialisme forcé.
Il est évident que le métier de " mazzeru " n'est pas de tout repos ! Mathieu Ceccaldi écrit : " Andria a s'avia addossu : era mazzeru " (Cette chose, André l'avait sur lui, il était " massier ") (179). Un de nos grands écrivains (180) a donné cette description du " mazzeru " qui, lorsqu'il est rentré de chasse, ne se souvient plus de rien. Si ce n'est du nom de la personne qui va mourir : " Non, non, je ne suis pas responsable, je ne suis qu'un instrument Une force que je tiens d'une puissance surhumaine, quoi qu'on dise, me pousse dehors par tous les temps, m'aiguillonne, me fait prendre le chemin des spectacles lugubres auxquels je dois assister. Je ne suis qu'un pauvre hère accablé par un don ténébreux. Le lendemain de mes excursions nocturnes, je souffre plus que je ne puis le dire. On ne m'aime pas. On me déteste, on me hait Ai-je demandé à naître ainsi ? Non Quand je suis rentré, ce soir, dans ma chaumière, harassé, après toute une journée de dur labeur, avais-je l'idée d'errer par cette horrible nuit ? je ne demandais qu'à me reposer dans la chaleur du foyer. Hélas ! la force diabolique me guettait. " Lève-toi et marche " ! " commanda-t-elle. Et je dus obéir " Où vas-tu ? " me dit ma femme. " Je ne sais ". Et, dehors, dans la nuit tumultueuse, l'inconnu me saisit, me conduit. Je suis sa chose. Mais puis-je résister ? Je vais dans la plaine. Je ne sens plus ma fatigue de la journée. Mes pas font floc, floc ! dans l'ea