Canta et la culture corse
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LES STRUCTURES
La Maison de la Culture
Créée en 1968 avec le double soutien de l'État
et de collectivités locales, la Maison de la Culture, dirigée
par Henri Mary, a eu une activité importante mais a fait l'objet
de violentes critiques. Jugée "ajaccienne" dans le
nord, trop tournée vers l'animation estivale aux yeux de beaucoup,
elle s'est surtout vu reprocher son trop faible enracinement culturel.
En effet l'unité corse qui existait en son sein et dont faisaient
partie plusieurs membres de Canta u Populu Corsu, a certes pu réaliser
un travail de promotion et d'animation, mais avec des moyens très
limités par rapport à ceux qui étaient investis
dans des spectacles importés ou au montage d'opéras à
exporter.
Menacés de licenciement en 1980, les animateurs de l'unité
corse se jugeaient victimes de la recherche de rentabilité, mais
aussi de la volonté de se débarrasser de gens politiquement
gênants. Ce ne sont pas ces critiques d'ordre culturel mais des
problèmes financiers qui ont finalement entraîné
la disparition de la MCC. Un énorme déficit (6 millions
de francs en 1984) expliqué par "des défaillances
des collectivités locales aggravés par le laxisme dans
la gestion de l'association" conduisait Jack Lang, ministre de
la culture, à mettre fin à son action.
Le Conseil de la Culture, de l'Éducation et du Cadre de Vie
Le CCECV, distinct du conseil économique et social, constitue
une originalité du premier statut particulier. Mis en place en
83, ce conseil consultatif doit être consulté par l'Assemblée
de Corse avant toute décision dans le domaine culturel, éducatif
et de l'environnement. Il peut également décider de prendre
position sur toute question qui l'intéresse, sans en avoir été
saisi. Composé essentiellement de représentants du monde
associatif, présidé par Toni Casalonga de 1983 à
1989, le conseil situe sa réflexion dans la continuité
de celle de la Corsicada et de la FALCE.
Un bilan rapide de son action peut être tenté:
Le conseil a donné à ses membres une formation "sur
le tas" dans les domaines de la gestion et du droit. De prises
de position enthousiastes mais parfois loin du réel et faciles
à écarter pour les décideurs politiques, il est
passé à des travaux plus élaborés en tenant
compte des problèmes concrets. Son existence a conduit à
des rapports de travail, très conflictuels d'abord, comme lors
de l'affaire de Lugo di Nazza, avec le monde politique officiel. L'un
et l'autre en ont été peu à peu transformés.
Plusieurs problèmes n'ont été signalés et
réglés que grâce à son action: mise en place
du FRAC, constat de l'écroulement de la maison de la culture.
Le plus souvent un appel direct à l'opinion a été
nécessaire.
Le conseil a aussi joué le rôle d'intellectuel collectif
en élaborant des analyses communes: "Corsica, hè
scummessu u 2000" (le pari de l'an 2000), publié en 1986,
propose ainsi une forme originale de développement. Le conseil
a tenté aussi d'ouvrir les débats insulaires à
des perspectives plus vastes : colloque international de Bastia sur
le bilinguisme, séminaires avec Jean-Toussaint Desanti ou Ivan
Illich.
Sur le plan de la langue il s'est prononcé pour le bilinguisme
et a tenté, ce qui est plus rare, de le mettre en pratique en
publiant ses textes essentiels dans deux langues (parfois dans trois
si l'on ajoute l'anglais au corse et au français).
Cependant, l'existence d'un conseil composé de membres du mouvement
associatif a paradoxalement affaibli ce mouvement lui-même en
mobilisant en permanence ses militants les plus actifs et en lui ôtant
une partie de ses fonctions idéologiques. Ce sont surtout les
mouvements les plus larges, comme FALCE qui en ont souffert en tant
que structures.
Le nouveau statut de 1991 à opéré une fusion des
deux anciens conseils CES et CCECV dans un conseil économique,
social et culturel. Ce travail commun entre "culturels" et
"économiques" correspond bien à la réflexion
associative depuis des années et devrait porter des fruits.
L'Université
Revendiquée par les Corses depuis la fin de sa devancière
en 1769, créée en 1975 à la suite des événements
d'Aléria, l'Université n'a été réellement
ouverte qu'en 1981, seuls la capacité en droit et un enseignement
d'archéologie existants jusqu'alors. Sa mise en place a d'abord
rencontré une forte opposition de la part des dirigeants politiques
et d'une partie de l'opinion , au contraire de ce qui se passe partout
ailleurs. Cette hostilité s'expliquait sans doute par l'idée
reçue selon laquelle la Corse ne serait pas capable de faire
aussi bien que les autres régions et par la crainte d'installer
dans l'île un foyer de nationalisme. Même après son
ouverture, l'existence de l'Université et sa localisation ont
été remises en cause durant plusieurs années :
projets de découpage entre Corte, Ajaccio et Bastia, gel des
crédits par l'Assemblée.
L'Université s'est cependant rapidement imposée par son
sérieux et la qualité de ses formations. Elle est devenue
un lieu de débat essentiel sur les plans culturels et économique,
et s'est adaptée le plus possible aux réalités
corses : filière d'études corses allant du DEUG aux thèses;
enseignement du corse dans toute les filières; institut de développement
des îles méditerranéennes (IDIM); mise en place,
en sciences surtout, d'études liées à des activités
possibles en Corse.
Les Média
Il convient de distinguer ici plusieurs domaines: la radio et la télévision,
les quotidiens, la presse militante et les revues :
La radio a longtemps été une "radiopréfecture",
comme partout en France alors, mais avec un contrôle rendu plus
tatillon par la conjoncture particulière de la Corse. Les premières
tentatives de libre expression sur les ondes ont suscité de fortes
réactions : destruction de l'émetteur de RCI à
l'île d'Elbe, procès fait à la radio libre (nécessairement
illégale alors) "A voce di l'alpana". C'est à
partir de 1982 que se met en place le paysage radiophonique et télévisuel
actuel. Le but de FR3 comme RCFM et de plusieurs radios libres était
un lien direct avec la population et l'expression de ses problèmes.
Ce n'est pas sans difficulté que ce type de projet pouvait se
réaliser en Corse.
En effet l'apparition d'une radio et d'une télévision
dans l'île même transformait les données de la vie
sociale et surtout politique : elles tenaient le même discours
à la même heure à tous les habitants, dans un pays
ou l'essentiel passait jusque-là par un discours direct adapté
à chaque interlocuteur, le fait que les nationalistes s'expriment
était insupportable à beaucoup. Aussi la station de FR3
a-t-elle été l'objet de multiples attaques: calculs invérifiables
sur le temps d'antenne de chaque tendance politique, envoi d'une mission
sénatoriale, et même déclaration d'un ministre sur
les journalistes "jouant contre la France".
Comme dans d'autres domaines, l'opinion dans son ensemble a finalement
admis et apprécié les stations régionales et les
hommes politiques ont appris à se servir des média.
En ce qui concerne l'usage de la langue corse, FR3 et RCFM ont fait
au départ des choix différents. Tandis que la télévision
ne fixait pas de créneau précis et laissait chacun libre
de s'exprimer dans l'une ou l'autre langue, la radio définissait
des heures pour un journal en corse et un autre en français par
exemple. Force est de constater que RCFM a tenu son pari mieux que FR3
où l'usage du corse a régressé dans la période
envisagée. La qualité du corse de la radio a souvent été
critiquée par le public, mais cette critique même n'était
possible qu'en raison de sa présence à l'antenne.
La presse quotidienne est évidemment présente depuis
bien plus longtemps et a donc suscité moins de débats.
On a assisté à un progrès en qualité. Si
elle continue à jouer un rôle d'information locale immédiate
qui est essentiel pour la plupart de ses lecteurs (avis de décès,
coupures d'eau, etc...) elle contient de plus en plus d'analyse de fond.
La langue corse y est resté réduite à la portion
congrue: objet d'analyse pour des chroniques en français ou utilisée
pour des textes littéraires, jamais pour des articles d'information.
La presse politique s'est fortement développée dans la
période: Arritti hebdomadaire déjà
ancien de l'UPC; U ribombu, journal de la CSC puis mensuel
nationaliste largement ouvert au débat, enfin journal militant
contrôlé par la CCN puis par les organisations qui lui
ont succédé. Le mensuel Kyrn quant à
lui était alors une institution: très largement diffusé,
lieu d'expression de toutes les tendances modernistes, il constituait
pour beaucoup de Corses de l'extérieur le lien avec l'île
et ses transformations, parfois difficiles à saisir de loin.
Plusieurs revues ont joué un rôle très important:
deux d'entre elles sortaient exclusivement en langue corse: Rigiru,
ou s'est exprimé le renouveau littéraire depuis 1974 et
qui constitue une véritable anthologie de ces vingt dernières
années; Isule, revue de la fédération
FALCE, dont les trois numéros cherchaient à traiter en
langue corse tous les thèmes. D'autres publications sont davantage
destinés à faire connaître des recherches de type
universitaire (bulletin de la société des sciences, études
corses) ou à permettre des débats sur des problèmes
sociaux politiques, et culturels (Contrasti).
L'enseignement de la langue
Le corse avait été exclu en 1951 du bénéfice
de la loi Deixonne prévoyant un enseignement facultatif des langues
régionales, sans que cette décision suscite de réactions.
Il était en effet considéré comme "dialecte
allogène". C'est dans les années 70 que des associations
(Scola Corsa) se constituent pour réclamer un enseignement en
corse et que des cours bénévoles se mettent partout en
place (d'abord à Paris et à Corti). Cette mobilisation
aboutit finalement en 74 à faire bénéficier le
corse de la loi Deixonne : une heure d'enseignement et une épreuve
facultative en baccalauréat. Une autre étape est franchie
en 82 avec une circulaire permettant trois heures d'enseignement de
la langue dans le primaire et l'utilisation de la langue pour d'autres
disciplines, ainsi que le choix du corse comme langue vivante dans le
second degré. Un poste de coordonnateur académique, occupé
par Jacques Fusina, était créé.
L'enseignement, d'abord confié à des professeurs d'autres
disciplines, faisait ensuite l'objet d'une dotation de postes spécifiques.
Enfin des instruments pédagogiques, encore peu nombreux, apparaissaient
: anthologies ou manuels scolaires pour différents niveaux.
Malgré tous les obstacles (place dans l'emploi du temps souvent
dissuasive) le nombre d'élèves augmentait régulièrement
dans le second degré : 1485 en 82 et 3142 en 85. Dans le premier
degré en revanche l'enseignement étant donné par
le maître lui-même, le suivi n'était assuré
que dans de rares cas. Des expériences plus poussées (école
maternelle bilingue de Belgudè, "corse intégré")
ont été tentées mais ne se sont pas diffusées
ensuite dans l'ensemble des classes.
L'enseignement du corse faisait par ailleurs l'objet d'un débat
de fond : d'abord sur le statut de la langue à l'école.
Favorable en 82 à un enseignement obligatoire, l'Assemblée
de Corse se heurte à un refus absolu du premier ministre Pierre
Mauroy et ses choix à ce propos ont été plus hésitants
depuis. Le débat sur l'enseignement obligatoire participe aujourd'hui
d'une discussion plus large, sur la coofficialité du corse. Du
moins peut-on remarquer que plus personne ne met en doute la nécessité
même de l'enseignement, auquel on a longtemps opposé l'apprentissage
en famille ou dans la rue, devenu bien problématique dans les
conditions d'aujourd'hui.
Réglée également, la sempiternelle dispute sur
"u veru corsu", le meilleur dialecte à choisir et l'académie
qui l'imposerait. Le corse se définit aujourd'hui comme la somme
des parlers corses, comme une langue polynomique selon le concept élaboré
par Jean-Baptiste Marcellesi, langue diverse mais avec des traits communs
constituant cependant une norme. L'orthographe est fixée, pour
l'enseignement et pour l'immense majorité des écrivains,
selon les principes proposés dans Intricciate è
cambiarine par Geronimi et Marchetti.
Le débat se poursuit cependant sur la nature de la langue corse
et ses évolutions actuelles. Un courant socio-linguistique insiste
sur l'aspect identitaire de la langue et accepte comme corse ce qu'une
majorité des locuteurs d'aujourd'hui considère comme tel
et emploie. Une autre tendance veut éviter les influences du
français, largement étendues, et recherche une langue
plus authentique dans la tradition orale des campagnes . Enfin un troisième
groupe juge que le corse affaibli doit s'appuyer sur la langue officielle
la plus voisine, l'italien. Il serait caricatural bien entendu de présenter
ces positions comme figées : bien des nuances existent et la
discussion, parfois dure au plan théorique, n'a jamais empêché
le travail commun.
La littérature
Après la période de la " santa cruciata" et
du Muntese, où l'essentiel était le maintien d'un patrimoine
linguistique et culturel, les années 70 ont vu la montée
d'une expression moderne en langue corse, avec en particulier une poésie
qui a atteint une qualité de niveau international (Fusina, Coti,
Thiers pour n'en citer que quelques uns). Si les lecteurs sont évidemment
peu nombreux dans un peuple à qui l'on n'a pas appris à
écrire sa langue, le chant offre aux auteurs
un large moyen de diffusion.
Si l'essentiel de la production reste poétique, ce qui est habituel
dans les langues dominées, l'on assiste à une progression
des oeuvres en prose qui serait signe d'un passage à l'âge
adulte: romans comme U cimiteriu di l'elefanti de Poli
ou Una spasimata de Coti; nouvelles de Franchi parues
dans Rigiru, brefs textes de réflexion en prose comme Impinnatelle
de Marchetti. L'effort des écrivains se porte aussi vers la traduction
ou l'adaptation d'uvres étrangères, comme exercice
de style mais aussi pour faire preuve de la capacité du corse
à tout dire : In tantu de Geronimi (en attendant
Godot) ; Lettare di u me mulinu de Ceccaldi (lettres de
mon moulin).
Ces transformations se poursuivront dans les années 1990.
Le théâtre
Le théâtre va prendre dans les années 70 une place
importante car c'est surtout autour de lui que va s'organiser la réflexion
théorique à propos de l'art, de sa fonction, et surtout
de sa relation au politique; en effet le propos est là encore
plus lié à une problématique du désir de
constituer une nation qu'à une question sur l'art théâtral
et ses enjeux véritables, les journaux (Kyrn, Ribombu) accordent
des pleines pages, - et plus particulièrement à travers
D.Tognotti, "théoricien" et figure emblématique
de l'époque - à cette "nouvelle pratique" qui
interroge la société corse d'alors...
Pourtant cette forme artistique est sans réelle implantation
puisque le théâtre y est resté quasi inconnu...
Certes, dans cette tradition du flux de l'oralité, où
tout est mouvement, variation, les chants, le geste des pleureuses,
les improvisations poétiques à toutes occasions de la
vie (Chjama è rispondi), les passions du Christ, et la muresca
(danse guerrière retraçant la lutte des Corses contre
les Maures, que l'on verra à ce moment là de nouveau représentée)
la théâtralité est présente; et il semble,
pour la première génération d'hommes de théâtre
arrivés alors, que celui-ci est un relais naturel de l'oralité.
La Corse, maintenue dans un isolement protecteur, ne connaît rien
des grands courants de la création dramatique contemporaine.
A peine a-t-on vu quelques représentations lyriques dans les
théâtres d'Ajaccio et Bastia, et quelques pièces
écrites par ceux qui, comme Notini, se sont essayés dans
la première moitié de ce siècle à explorer
une veine pleine de verve et d'humour, mais ce théâtre
de "texte" qui quelquefois allait jusqu'à ridiculiser
les paysans corses, restait plus proche du "boulevard" que
du fonds mythique et religieux d'où tire son origine l'art dramatique...
Créer des rituels nouveaux, s'enraciner dans l'expérience
du vécu quotidien, retrouver un "Primitivisme" primordial
au travers de l'improvisation , et par la mise au centre de la scène
du corps et des énergies vivantes en lui, provoquer une communion
"sacrée" avec le public au delà des mots, tels
vont être les choix revendiqués et affichés de "Teatru
Paisanu" de D.Tognotti et S.Valentini, ceux-ci ne seront d'ailleurs
vraiment traduits totalement que dans la dernière pièce
"Prima tù" en 1982. En effet on peut dire que jusqu'alors
dans les spectacles, même si une recherche d'écriture scénique
spécifiquement corse y est déjà présente,
depuis le premier "U Fiatu" en 1973 en passant par "A
Rimigna"(74), "A Cabia" (80), et "Innò"
(81), le thème reste très lié à la lutte
anti-répression, à la lutte politique. C'est surtout pour
cela, et pour sa participation à de nombreuses soirées
de soutien aux emprisonnés, plutôt que pour une appréciation
qualitative de sa production par un public sans références
que Teatru Paisanu aura cette place prépondérante.
Chez lui le paradoxe naît de la volonté, de faire oeuvre
de création tout en n'exaltant que la "puissance" du
peuple par la seule évocation de son inconscient collectif ....
Mais doit-on condamner le théâtre à en rester là
? N'est-il pas surtout un lieu de médiation, où la parole
singulière de l'auteur se donne à voir et à entendre
au regard et à la conscience du spectateur ? Un espace de rencontre
qui contribue à transformer le social et offre au delà
du donné, un champ du possible plus vaste; lieu qui propose,
dans une période de mutation, des moyens de rompre avec le passé
pour entrer dans un nouveau type d'existence ? Tel était bien
le rôle de la tragédie grecque, qui, exprimant le désarroi
d'une société qui ne reconnaissait plus ses héros,
proposait une réconciliation possible...
Quelques autres compagnies vont ouvrir d'autres chemins "A cumpagnia
di l'olmu" avec P.Michelangeli, dont on n'a pas sans doute assez
perçu et valorisé à l'époque la qualité
linguistique et artistique, et surtout le réel impact populaire.
Il faut saluer aussi dès 81, les premières présentations
de "Teatru Mascone" qui bien qu'étant surtout des "one
man show", explorent aussi, avec un recul critique, la veine de
l'humour populaire corse; la popularité qu'il acquiert tout de
suite ne se démentira d'ailleurs jamais. "A tribbiera"
de D.Petris et M.Casalta qui à travers les trois spectacles qu'elle
a créés, explorait les possibles d'un théâtre
en langue corse totalement inséré dans la problématique
contemporaine; et des écrivains, tels G.Thiers et R.Coti, font
leur première tentative d'écriture dramatique. En 83,
le "Lamentu di l'omu persu trà mare è surghjente"
marque le retour de M.Raffaelli, décorateur scénographe,
reconnu internationalement; il mêle déjà étroitement,
avec succès, recherche musicale et dramaturgie avec la collaboration
de l'équipe de Pigna, E voce di u cumune, l'Arte di a musica,
Munimenti...qui produiront eux aussi des spectacles plus tard tels que
"I sonni sunadori".Il tentera dès 84 de mettre en place
un centre dramatique régional pour fédérer les
initiatives, impulser une dynamique de création. Cette expérience
de même que celle de l'Actorat, pour des raisons multiples et
complexes, ne se développera pas; et la Corse est encore, malgré
un développement soutenu du monde du théâtre en
1993, sans structures. Rappelons qu'elle est sans doute la seule région
de France à avoir eu, pendant de nombreuses années, un
lieu de spectacle dont les portes ont été murées...
Si durant cette période, c'est la production en langue corse
qui domine, il reste qu' Henry Mary et la Maison de la culture en particulier,
mais aussi quelques troupes amateurs, montent des spectacles de répertoire
et des créations plus ou moins contestées (Antigone nostra)
en langue française. Les publics sont clivés, les relations
entre ces composantes impossibles... Depuis lors, le théâtre
a continué son développement, les troupes amateurs de
qualité sont nombreuses (Théâtre 96), on propose
dans le milieu scolaire des ateliers pour les jeunes, l'attente d'un
public toujours grandissant devient plus exigeante...
Dès 85-86 des nouvelles compagnies ont pris le relais des premières
- Théâtre Point avec F.Aïqui, Locu teatrale avec M.Nativi,
Théâtre Alibi avec F.Bergoin et C.Graziani; d'autres se
sont recomposées (U Teatrinu avec G.Cimino et J.P Lanfranchi)...
d'autres enfin, ont emprunté une autre route, M.Raffaelli par
exemple qui se consacre désormais à la recherche et la
création musicale...
La liste n'est, bien sûr, pas exhaustive et nombreux sont ceux
qui, pour ne pas être cités, n'en ont pas été
ou ne sont pas moins les acteurs déterminants de cette vie théâtrale
(tous les comédiens, les techniciens, etc ...).
C'est grâce à l'engagement passionné de tous, que
perdure et prend forme artistique un domaine qui aurait dû depuis
longtemps mourir tant les difficultés paraissent insurmontables...
Le cinéma
Quand en novembre 1978 "scola corsa" organise le premier
festival du court-métrage amateur (super 8) qui réunit
tout de même 9 films (dont "U ponte di u diavulu" de
G.L.Leschi et "Da u granu à u pane" de GG.Albertini
et D.Gambini) une question se pose: le cinéma corse serait-il
enfin né ?
Depuis quelques années déjà le monde de l'audio-visuel
s'active: en 1976, N.Vincensini, précurseur, qui deviendra le
pivot du développement du cinéma corse réalise
avec le soutien du Parc régional un document "Da fassi una
spulendata". Elle veut faire "oeuvre de vérité"
restituant les attitudes, les gestes du travail s'inscrivant dans le
mode de vie des villageois. Elle a compris, comme de nombreux cinéastes,
qui viendront dans les années suivantes, que la caméra
est le meilleur moyen de fixer par l'image un temps qui meurt, de témoigner
d'une culture en train de se perdre (cf court-métrages A.Leonardi,
J.C Rogliano, J.Orsolini... etc). Alors qu'en 77 l'équipe des
animateurs corses de la M.C.C (J.P.Poletti, S.Valentini, D.Tognotti)
réalise un court-métrage "Corri corri", et que
l'université d'été s'interroge sur l'avenir de
l'audio-visuel, une tentative d'interdiction menace le nouveau film
de N.Vincensini "Di a piaghja a la muntagna". Les politiques
ne tolèrent sans doute pas de voir s'exprimer les problèmes
des hommes qui pratiquent la transhumance, leur difficultés de
survie, leur confrontation avec la monoculture de la vigne... Ce film
obtiendra en 79 le grand prix du festival international du film sur
l'écologie et l'environnement de Montpellier. Il n'y avait rien
de vraiment subversif, pourtant, et cet épisode montre à
quel point les enjeux sont à ce moment uniquement d'ordre politique
pour tout le monde - clan, nationalistes, militants culturels et ce
mode de nomination est bien significatif, les formes artistiques ne
valant qu'en tant qu'instrument de revendication identitaire. Il est
vrai néanmoins qu'introduire l'image cinématographique
dans un pays ou le regard de l'Autre est toujours perçu comme
dangereux, et inscrire dans la "durée" une culture
de l'immédiateté et de l'éphémère,
est déjà en soi, par cette forme d'expression même,
ce miroir tendu, quelque peu "révolutionnaire"... facteur
d'évolution de la conscience que l'on a de soi...
L'activité cinématographique va se développer,
suscitant de nombreuses vocations. Mais les problèmes sont très
importants, les moyens pour produire et diffuser manquent totalement.
En 82 "Sinemassoci" se crée pour qu'en Corse les conditions
nécessaires à une production audio-visuelle existent.
Depuis, cette association, qui rassemble encore aujourd'hui, l'ensemble
des créateurs corses, dans une collaboration féconde bien
que souvent tumultueuse, s'est dotée de moyens (matériel,
locaux, personnel) et est à l'origine de quasiment toute la production
(80 courts-métrages environ). Saluons les premiers tournages
de M.J.Tomasi (Ava basta) et D.Tiberi (Viaghju sopra tempu) et ce n'est
peut être pas un hasard si ce sont des femmes qui s'emparent alors
de ce nouvel espace de parole, elles qui n'en n'ont pas trouvé
dans la société corse...
En 83, l'assemblée de Corse crée le prix du film qu'elle
décernera à "Resistenza" de B.Giovannangeli,
elle mettra en place à partir de là des mesures de soutien
financier au court-métrage qui ne sont pas négligeables.
Etant donné les difficultés de l'entreprise cinématographique
les longs métrages ne sont pas nombreux, il faut citer tout de
même en 79 "L'âme corse" de L.Panassié,
homme de l'extérieur qui cherche à éviter les "ethnomythes
de pacotille" et à restituer "la Corse telle qu'en
elle-même" à travers une vision poétique de
la réalité; "Santu Nicoli" de P.Cangioni en
83, relatant l'histoire d'un bandit corse, film télévisuel
qui sera largement diffusé et, quelques années plus tard
"La lézarde" de G.Leca...
Le 1er Festival du film et des cultures méditerranéennes
ouvre ses portes en octobre 1982, ses perspectives sont novatrices et
dynamiques. Il veut devenir un centre de rencontres des peuples de la
Méditerranée et de leurs cultures. Concrètement
il permet des échanges entre réalisateurs, une ouverture
vers les cultures enclavées ou minoritaires, une mise en relation
entre modes d'expressions variés... Ce festival est en 93, l'une
des manifestations culturelles majeures en Corse.
Dans son sillage se mettront en place de nombreuses associations attachées
à développer la formation du public, par la diffusion
la plus large possible d'un cinéma de qualité. Il reste
à créer aujourd'hui un véritable outil de production,
de diffusion du cinéma, il reste aux institutions et aux réalisateurs
à s'interroger sur la manière à tous les niveaux,
d'intégrer dans les réseaux professionnels un cinéma
corse encore à naître; même si l'on reconnaît
dans les productions actuelles de véritables talents de cinéastes
il leur manque encore la possibilité de s'épanouir.
Jean-Marie Arrighi
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